Chlordécone : quand l’État empoisonne et que les infirmières tentent de réparer

31 août 2025

Combien de géné­ra­tions faudra-t-il encore pour répa­rer le désas­tre du chlor­dé­cone ? Aux Antilles, le poison invi­si­ble s’est glissé dans les sols, l’eau et les corps. Un sol pollué pour des siè­cles, une confiance détruite pour des géné­ra­tions.

Car pen­dant des décen­nies, les auto­ri­tés ont fermé les yeux. Interdite ailleurs, la molé­cule a conti­nué d’être répan­due dans les bana­ne­raies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993. Résultat : plus de 90 % de la popu­la­tion porte encore aujourd’hui des traces du pes­ti­cide dans le sang.

La solu­tion n’est pas seu­le­ment judi­ciaire ni poli­ti­que. Elle se joue au chevet des patients, dans les PMI, les dis­pen­sai­res, les consul­ta­tions de ville, par­tout où les infir­miè­res ren­contrent la popu­la­tion.

Le scan­dale est ancien, mais ses effets sont actuels. La chlor­dé­cone ne dis­pa­raît pas : elle per­siste des siè­cles dans les sols, s’accu­mule dans la chaîne ali­men­taire, conta­mine raci­nes, volailles, pois­sons et crus­ta­cés. L’empoi­son­ne­ment col­lec­tif a été docu­menté par des cohor­tes comme Kannari ou Timoun. Les chif­fres sont impla­ca­bles : un Martiniquais sur quatre dépasse la valeur toxi­co­lo­gi­que de réfé­rence interne. Les ris­ques sont iden­ti­fiés : cancer de la pros­tate, pré­ma­tu­rité, trou­bles du déve­lop­pe­ment des enfants.

Pendant long­temps, les dis­cours offi­ciels ont mini­misé l’impact. Le pes­ti­cide a été auto­risé par déro­ga­tion alors que sa dan­ge­ro­sité était connue. La jus­tice a fini par pro­non­cer un non-lieu, au nom de la pres­crip­tion. Mais dans les vil­la­ges, dans les famil­les, per­sonne n’a oublié. Une double peine pour des popu­la­tions déjà mar­quées par l’his­toire colo­niale : la perte de confiance envers l’État s’ajoute à l’angoisse de l’empoi­son­ne­ment quo­ti­dien.

Les habi­tants ont le sen­ti­ment d’avoir été sacri­fiés pour pro­té­ger une économie de rente. Les géné­ra­tions pas­sées ont tra­vaillé la terre les mains plon­gées dans ce pro­duit. Les géné­ra­tions pré­sen­tes conti­nuent d’en porter la trace bio­lo­gi­que. Et les géné­ra­tions futu­res nais­sent encore avec ce poison trans­mis par la gros­sesse. Le scan­dale est devenu héré­di­taire.

Face à cette défiance, les soi­gnants sont aux cotés de la popu­la­tion. Car la chlor­dé­cone n’est pas seu­le­ment un dos­sier d’experts, c’est une réa­lité de santé publi­que. Elle se lit dans les assiet­tes, dans les habi­tu­des de pêche, dans les jar­dins fami­liaux. L’impré­gna­tion ne se devine pas au pre­mier regard, elle se mesure par la chlor­dé­co­né­mie. Et le résul­tat inquiète plus qu’il ne ras­sure : être conta­miné ne veut pas dire être malade, mais il faut chan­ger ses pra­ti­ques pour réduire l’expo­si­tion.

C’est ici que le rôle infir­mier prend tout son sens. Les consul­ta­tions infir­miè­res sont le pre­mier espace d’expli­ca­tion. Comment pré­pa­rer un repas sans accroî­tre le risque ? Quels pois­sons éviter ? Que faire des œufs du jardin, des tuber­cu­les culti­vés dans une terre pol­luée ? L’infir­mière est celle qui tra­duit la science en gestes sim­ples, com­pré­hen­si­bles, adap­tés à chaque foyer.

La pré­ven­tion passe par l’éducation ali­men­taire. Rappeler que les pois­sons d’eau douce sont inter­dits à la consom­ma­tion. Insister sur le fait qu’il faut éplucher géné­reu­se­ment les raci­nes et réduire leur fré­quence si elles vien­nent d’un sol non contrôlé. Conseiller d’ache­ter volailles et œufs dans les cir­cuits sécu­ri­sés. Autant de consi­gnes concrè­tes, par­fois contrai­gnan­tes, mais vita­les pour limi­ter la conta­mi­na­tion.

Certaines famil­les rétor­quent qu’elles n’ont pas les moyens de modi­fier leur ali­men­ta­tion. Là encore, la pré­sence infir­mière est essen­tielle. Car au-delà des conseils, il s’agit d’aider à trou­ver des alter­na­ti­ves réa­lis­tes  : pri­vi­lé­gier les fruits et légu­mes aériens moins conta­mi­nés, se tour­ner vers les coo­pé­ra­ti­ves qui garan­tis­sent des contrô­les, éviter les achats au bord des routes où la tra­ça­bi­lité est absente.

Le dépis­tage est un autre volet de cette mis­sion. Dans les Antilles, les dosa­ges san­guins sont gra­tuits. Encore faut-il que la popu­la­tion ose les deman­der, com­prenne leur uti­lité, accepte d’en parler. L’infir­mière est sou­vent celle qui repère les situa­tions à risque : l’auto­consom­ma­teur qui vend ses légu­mes au bord de la route, la femme enceinte qui conti­nue de pêcher dans les riviè­res, l’ouvrier agri­cole exposé pen­dant toute sa car­rière. Le test est pro­posé, expli­qué, accom­pa­gné. Puis il faut reve­nir sur le résul­tat, sans dra­ma­ti­ser mais sans bana­li­ser.

L’accom­pa­gne­ment ne se limite pas à donner des consi­gnes. La conta­mi­na­tion génère de l’angoisse, du décou­ra­ge­ment, par­fois de la colère. Beaucoup de famil­les se sen­tent aban­don­nées, culpa­bi­li­sées d’avoir trans­mis un poison à leurs enfants sans le savoir. Le rôle infir­mier est alors une rela­tion d’aide : écouter, expli­quer, dédra­ma­ti­ser sans mini­mi­ser, pro­po­ser des alter­na­ti­ves pos­si­bles. Cette écoute est aussi un soin. Elle répare une partie de la frac­ture sociale.

Dans les mater­ni­tés et les PMI, la vigi­lance est accrue. Réduire l’expo­si­tion avant et pen­dant la gros­sesse peut dimi­nuer l’impré­gna­tion fœtale. Les conseils donnés au pre­mier tri­mes­tre devien­nent un outil de pré­ven­tion pour l’enfant à naître. Le suivi se pour­suit ensuite sur la crois­sance, le déve­lop­pe­ment, l’appren­tis­sage sco­laire. Chaque rendez-vous est une oppor­tu­nité pour repé­rer, orien­ter, sou­te­nir.

Les hommes ne sont pas oubliés. Le lien entre chlor­dé­cone et cancer de la pros­tate est désor­mais reconnu. Des ouvriers agri­co­les se bat­tent pour que leur mala­die soit reconnue comme pro­fes­sion­nelle. Là aussi, les infir­miè­res jouent un rôle d’orien­ta­tion : infor­mer sur les droits, accom­pa­gner vers les dis­po­si­tifs d’indem­ni­sa­tion, rap­pe­ler que la santé au tra­vail est une part entière de la santé publi­que.

Au-delà de l’indi­vi­duel, les infir­miè­res s’ins­cri­vent dans les actions col­lec­ti­ves. Ateliers d’éducation à la santé dans les quar­tiers, inter­ven­tions dans les écoles, relais des pro­gram­mes publics d’ana­lyse de sol ou de sen­si­bi­li­sa­tion à la pêche contrô­lée. Leur parole est écoutée car elle s’appuie sur le quo­ti­dien, pas sur des tableaux sta­tis­ti­ques.

Elles devien­nent des média­tri­ces dans une société où la confiance envers l’État a été abîmée. Expliquer, sans juge­ment, pour­quoi il est risqué de consom­mer cer­tains pro­duits. Montrer les gestes pos­si­bles, même mini­mes, qui rédui­sent l’expo­si­tion. Valoriser les efforts accom­plis. Dans ce contexte, chaque infir­mière est aussi une actrice de cohé­sion sociale.

Leur mis­sion est aussi de trans­met­tre les infor­ma­tions fia­bles. Dans un contexte où les rumeurs pros­pè­rent, où cer­tains accu­sent les soi­gnants de com­pli­cité avec l’État, il faut des repè­res clairs. Les sour­ces exis­tent : recom­man­da­tions de l’Anses, cam­pa­gnes de l’Assurance Maladie, docu­ments de Santé publi­que France. Encore faut-il que quelqu’un prenne le temps de les tra­duire en lan­gage acces­si­ble.

La rela­tion de confiance ne se décrète pas. Elle se cons­truit dans le face-à-face, en pre­nant le temps d’expli­quer que le dosage san­guin n’est pas un diag­nos­tic de cancer, mais un outil pour réduire l’expo­si­tion. En rap­pe­lant que les résul­tats bais­sent quand les habi­tu­des chan­gent, même len­te­ment. En valo­ri­sant les famil­les qui par­vien­nent à modi­fier leur ali­men­ta­tion malgré le coût et les contrain­tes.

Chaque infir­mière devient ainsi un maillon entre la science et la popu­la­tion. Sans elles, la stra­té­gie de santé publi­que se résume à des bro­chu­res et des cartes de zones inter­di­tes. Avec elles, elle prend corps dans les gestes de tous les jours, du marché au repas fami­lial, de la mater­nité à l’école.

L’affaire du chlor­dé­cone res­tera une bles­sure dura­ble. Elle illus­tre l’aban­don des popu­la­tions au profit d’inté­rêts économiques. Mais elle révèle aussi une évidence : la santé publi­que ne se limite pas aux déci­sions minis­té­riel­les ni aux exper­ti­ses scien­ti­fi­ques. Elle se joue sur le ter­rain, dans la rela­tion de soin, dans la confiance accor­dée à celles et ceux qui accom­pa­gnent la popu­la­tion au quo­ti­dien.

Alors, la ques­tion demeure : com­ment bâtir une poli­ti­que de répa­ra­tion cré­di­ble si la parole des soi­gnants de ter­rain, en par­ti­cu­lier des infir­miè­res, n’est pas enfin placée au centre ?

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Pour plus de détails :
 https://www.anses.fr/fr/content/chlor­de­cone-aux-antilles-les-ris­ques-lies-a-lex­po­si­tion-ali­men­taire
 https://www.ameli.fr/paris/assure/sante/themes/chlor­de­cone/chlor­de­cone-expo­si­tion

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