Arrêts maladie : le problème n’est pas l’abus, mais le travail qui rend malade
6 juin 2026
« L’abus d’arrêts-maladie nuit gravement à notre système de santé. » Le slogan est simple. Il désigne un responsable. Si les dépenses liées aux arrêts de travail augmentent, ce serait avant tout parce que certains abusent du système. Pourtant, lorsqu’on regarde les chiffres de plus près, cette explication apparaît largement insuffisante.
La hausse des indemnités journalières constitue bien un sujet majeur pour les finances publiques. Personne ne le conteste. Mais réduire cette question complexe à quelques fraudeurs ou à des arrêts de complaisance revient à ignorer les véritables causes du phénomène.
Et surtout à passer à côté d’un signal d’alerte sanitaire majeur. Car un arrêt de travail n’est pas seulement une dépense. C’est souvent le symptôme d’un problème de santé. Individuel ou collectif.
Comme soignants, nous savons qu’on ne soigne jamais une maladie en s’attaquant uniquement aux symptômes. C’est pourtant ce que risque de faire la politique actuelle.
Les chiffres racontent une autre histoire
Selon les données analysées par plusieurs chercheurs et reprises récemment par Le Monde, plus de la moitié de l’augmentation des dépenses d’indemnités journalières entre 2019 et 2024 s’explique par des facteurs parfaitement prévisibles : l’inflation, la hausse des salaires et l’augmentation du nombre de salariés. Une part importante de la hausse ne traduit pas une explosion des arrêts, mais l’évolution normale de l’économie et de l’emploi.
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/06/01/pourquoi-la-hausse-des-indemnites-des-arrets-de-travail-ne-s-explique-pas-par-les-abus_6695846_4355770.html
Les travaux de la DREES et de la CNAM aboutissent à une conclusion similaire : près de 60 % de l’augmentation des dépenses s’explique par des facteurs démographiques et économiques, notamment le vieillissement de la population active, l’augmentation du nombre de personnes en emploi et la progression des salaires.
Une autre partie importante de la hausse concerne les accidents du travail et les maladies professionnelles.
Là encore, la question mérite d’être posée :
– Pourquoi les accidents du travail restent-ils si nombreux en France ?
– Pourquoi les maladies professionnelles continuent-elles à progresser ?
– Pourquoi les troubles psychiques liés au travail explosent-ils ?
Ces questions sont beaucoup moins confortables que celle de la fraude. Mais elles sont probablement beaucoup plus utiles.
Le travail peut rendre malade
Dans les établissements de santé, les infirmières n’ont pas besoin de statistiques pour constater la dégradation de certaines conditions de travail.
Elles la vivent. Sous-effectifs chroniques. Remplacements impossibles. Horaires dégradés. Interruptions permanentes. Charge administrative croissante. Violence de certaines situations. Conflits de valeurs lorsque les moyens ne permettent plus de réaliser les soins comme ils devraient l’être.
Cette réalité n’est pas propre à l’hôpital. Elle touche l’ensemble du monde du travail. Depuis plusieurs années, les enquêtes nationales mettent en évidence une intensification du travail, une augmentation des contraintes psychologiques, une perte d’autonomie et une montée des risques psychosociaux.
Lorsque le travail devient une source permanente d’épuisement physique ou mental, les arrêts maladie augmentent mécaniquement. Ce n’est pas une dérive. C’est une conséquence.
La santé mentale est devenue un enjeu majeur
L’un des enseignements les plus préoccupants concerne la progression des troubles psychiques. Dépression, anxiété, épuisement professionnel, troubles de l’adaptation, stress chronique.
Les assureurs comme les organismes de protection sociale observent tous une augmentation importante des arrêts longs liés à la santé mentale.
Les jeunes générations sont particulièrement touchées. Contrairement à certaines idées reçues, rien ne démontre que les jeunes seraient davantage enclins à l’abus. Les données montrent surtout une dégradation de leur santé psychique dans un contexte de précarité, d’incertitude économique et de transformations profondes du travail.
Pour le SNPI, cette réalité doit être prise au sérieux. La santé mentale n’est pas un sujet secondaire. Elle constitue aujourd’hui l’un des principaux défis de santé publique.
Les réformes des retraites ont aussi un impact
Autre enseignement souvent absent du débat public : l’effet du recul de l’âge de départ à la retraite.
La DREES souligne que l’allongement des carrières contribue mécaniquement à l’augmentation des arrêts maladie chez les salariés les plus âgés. C’est logique. Plus on travaille longtemps, plus on augmente la probabilité d’être confronté à des problèmes de santé nécessitant un arrêt.
Faire semblant de découvrir cette réalité aujourd’hui n’a pas beaucoup de sens. Elle était prévisible. Elle a d’ailleurs été documentée avant même les dernières réformes.
La fraude existe. Mais elle n’explique pas tout
La fraude doit être combattue. Chaque euro détourné prive le système de santé de ressources utiles aux patients. Il faut identifier les faux arrêts, les réseaux frauduleux et les abus avérés.
Mais les chiffres eux-mêmes montrent que les montants de fraude détectés restent sans commune mesure avec les dépenses globales d’indemnités journalières. En 2025, l’Assurance maladie a détecté ou stoppé 49 millions d’euros de fraudes liées aux arrêts de travail, alors que les dépenses d’indemnités journalières se comptent en dizaines de milliards d’euros.
Prévenir plutôt que sanctionner
La véritable question est ailleurs :
– Pourquoi autant de personnes ont-elles besoin de s’arrêter pour préserver leur santé ?
– Pourquoi les troubles psychiques progressent-ils ?
– Pourquoi les accidents du travail demeurent-ils si nombreux ?
– Pourquoi les salariés les plus âgés s’épuisent-ils davantage ?
– Pourquoi tant de soignants quittent-ils leur établissement ou leur profession après quelques années seulement ?
Ces questions relèvent de la prévention. Et la prévention coûte toujours moins cher que la réparation.
– Investir dans la qualité de vie au travail.
– Prévenir les risques psychosociaux.
– Renforcer la médecine du travail.
– Améliorer les effectifs (dans les hôpitaux, avec des ratios de patients par infirmière)
– Favoriser le maintien en emploi des personnes fragilisées.
– Développer l’accompagnement psychologique précoce.
Voilà les véritables leviers d’action.
L’arrêt maladie est un indicateur de santé publique
Pour le SNPI, l’erreur serait de considérer l’arrêt de travail uniquement comme une charge comptable. Un arrêt maladie est souvent un indicateur précoce de dysfonctionnements plus profonds.
Il nous renseigne sur l’état de santé de la population active :
– Sur les conditions de travail.
– Sur l’organisation des entreprises.
– Sur la santé mentale collective.
– Sur la capacité d’un système à protéger celles et ceux qui produisent sa richesse.
Les infirmières savent depuis longtemps qu’un symptôme n’est jamais un ennemi. C’est un signal. Lorsqu’il apparaît, il faut chercher la cause.
Les arrêts de travail jouent aujourd’hui ce rôle pour notre société. La question n’est donc pas seulement de savoir comment réduire leur coût.
La véritable question est de savoir pourquoi autant de Français ont besoin de s’arrêter pour continuer à tenir. Car on ne construira pas un système de santé durable en culpabilisant les malades. On le construira en créant des conditions de travail qui permettent de rester en bonne santé.