CTI : les infirmières territoriales oubliées du Ségur
24 avril 2026
Quatre ans de combat. Quatre ans d’attente. Quatre ans d’injustice salariale. Dans les Ardennes, des infirmières territoriales exerçant auprès des personnes âgées et des personnes en situation de handicap alertent sur une situation devenue incompréhensible. Elles travaillent au sein du service Personnes âgées-Personnes handicapées et de la MDPH. Elles évaluent, orientent, coordonnent, accompagnent. Elles interviennent auprès des publics les plus vulnérables.
Mais elles restent exclues du complément de traitement indiciaire, le CTI issu du Ségur.
Le paradoxe est brutal : dans les mêmes services, leurs collègues assistants sociaux, éducateurs spécialisés, moniteurs-éducateurs ou psychologues bénéficient du CTI. Les infirmières, elles, n’y ont pas droit.
Non pas parce qu’elles seraient moins exposées.
Non pas parce qu’elles seraient moins utiles.
Non pas parce qu’elles exerceraient hors du champ social et médico-social.
Mais parce que les textes les ont oubliées.
Le décret n° 2020-1152 du 19 septembre 2020, modifié notamment par le décret n° 2022-1497 du 30 novembre 2022, a organisé le versement du CTI à certains agents publics. Le montant est fixé à 49 points d’indice majoré, soit 237,65 euros bruts et 188,62 euros nets. Il est pris en compte pour la retraite. Ce n’est donc pas une prime symbolique. C’est une reconnaissance durable dans la rémunération.
Le CTI a été étendu à plusieurs catégories de soignants, d’agents sociaux et médico-sociaux, mais selon une mécanique de listes, de structures et de cadres d’emplois. C’est précisément cette mécanique qui produit aujourd’hui l’injustice.
Car l’article 10 du décret vise certains soignants territoriaux exerçant dans des structures déterminées : PMI, centres de santé sexuelle, centres de vaccination, CeGIDD, services de l’aide sociale à l’enfance, etc. Mais les infirmières évaluatrices APA, coordinatrices gérontologiques ou infirmières évaluatrices MDPH ne sont pas explicitement intégrées dans le dispositif.
Le Gouvernement le reconnaît indirectement. Dans une réponse publiée au Journal officiel le 9 septembre 2025, à la question du député des Ardennes Lionel Vuibert, il rappelle que l’éligibilité repose sur trois critères cumulatifs : le lieu d’exercice, le métier retenu, et l’exercice à titre principal de fonctions socio-éducatives. Autrement dit, on ne regarde pas seulement ce que font les agents. On regarde surtout s’ils entrent dans les cases prévues par le décret.
Et c’est là que le bât blesse.
Les infirmières territoriales concernées exercent pourtant au cœur des politiques publiques de l’autonomie. Elles évaluent la perte d’autonomie, les besoins de compensation, les situations de vulnérabilité, les risques de rupture à domicile. Elles participent à la construction des plans d’aide. Elles interviennent dans des situations où se croisent dépendance, handicap, isolement, épuisement des aidants, précarité et perte de repères.
Leur travail n’est pas périphérique. Il est central.
Dans une MDPH ou un service APA, l’évaluation infirmière apporte un regard clinique indispensable. Une chute répétée n’est pas seulement un problème d’aménagement du logement. Une perte de poids n’est pas seulement une difficulté sociale. Une confusion, une douleur, une dénutrition, une mauvaise observance thérapeutique ou un épuisement de l’aidant appellent une lecture soignante. Cette lecture protège les personnes. Elle évite des hospitalisations. Elle permet d’orienter plus tôt. Elle donne du sens à la coordination.
Exclure ces infirmières du CTI revient donc à invisibiliser une fonction essentielle : celle du soin dans l’accompagnement social et médico-social.
Cette exclusion ne concerne pas tous les infirmiers territoriaux. Les infirmières de puériculture ont été intégrées au dispositif, notamment au titre des services de PMI. Les infirmières exerçant dans certains centres départementaux de santé ou de prévention peuvent également être concernées. Mais les infirmières évaluatrices de l’autonomie, elles, restent au bord du texte.
Cette différence de traitement est difficilement défendable.
Elle l’est d’autant moins que la question a déjà été portée politiquement. La question écrite de Lionel Vuibert évoque explicitement l’exclusion persistante des infirmiers évaluateurs des conseils départementaux, souligne que des agents exerçant des missions comparables sont traités différemment selon leur corps d’origine, et alerte sur l’effet de cette distinction sur l’attractivité des postes.
La réponse ministérielle ne règle rien. Elle décrit les critères existants. Elle rappelle les extensions déjà accordées. Elle indique que la liste des structures éligibles a été définie en concertation avec Départements de France. Mais elle ne répond pas au fond : pourquoi une infirmière qui évalue la perte d’autonomie d’une personne âgée ou les besoins d’une personne handicapée serait-elle moins légitime à bénéficier du CTI qu’un autre agent du même service ?
Le problème n’est pas seulement salarial. Il est politique.
Le Ségur devait reconnaître celles et ceux qui tiennent le système de santé et d’accompagnement. Or cette reconnaissance a été construite par strates, par secteurs, par statuts, parfois sans cohérence avec le travail réel. Résultat : des soignants essentiels se retrouvent exclus, non parce qu’ils ne répondent pas à l’esprit de la mesure, mais parce qu’ils n’entrent pas dans sa rédaction.
On mesure ici les limites d’une politique publique pensée par catégories administratives plutôt que par missions.
Les infirmières territoriales en gérontologie, en autonomie et en handicap ne demandent pas un privilège. Elles demandent l’équité. Elles demandent que leur rôle clinique soit reconnu. Elles demandent que la prévention, l’évaluation et la coordination auprès des personnes vulnérables ne soient pas considérées comme des fonctions secondaires.
À l’heure où la France vieillit, où les MDPH sont sous tension, où les départements peinent à recruter, cette exclusion est une erreur stratégique.
Car on ne peut pas, dans le même temps, affirmer que le virage domiciliaire est une priorité, que la prévention de la perte d’autonomie est essentielle, que les parcours doivent être mieux coordonnés, et laisser les infirmières qui portent ces missions sans reconnaissance équivalente.
Il faut désormais sortir de l’impasse. Pour le SNPI, trois démarches doivent être engagées.
– D’abord, documenter nationalement la situation : combien d’infirmières territoriales sont concernées ? Dans quels départements ? Sur quelles missions ? Avec quelles différences de traitement au sein d’équipes pluridisciplinaires ? Sans données consolidées, l’injustice reste locale. Avec des données, elle devient un sujet national.
– Ensuite, porter une demande réglementaire simple : modifier le décret pour intégrer explicitement les infirmières évaluatrices APA, les coordinatrices gérontologiques et les infirmières évaluatrices MDPH exerçant dans les services départementaux d’autonomie, d’action sociale ou du handicap.
– Enfin, construire un front commun : infirmières concernées, organisations syndicales, élus départementaux, parlementaires, associations de personnes âgées et de personnes en situation de handicap. Ce combat ne concerne pas seulement une ligne de paie. Il concerne la qualité de l’évaluation, la sécurité des parcours et la reconnaissance du soin dans les politiques de l’autonomie.
Les infirmières territoriales des Ardennes ont raison d’alerter. Elles ne sont pas un cas isolé. Elles révèlent une faille nationale. Le CTI devait réparer une injustice. Il en a créé une autre. Il est temps de la corriger.