Infirmières à l’hôpital : moins de pouvoir d’achat, plus de patients, jusqu’où peut-on tenir ?
28 septembre 2026
Mobilisation Fonction Publique : salaires, sous-effectif, conditions de travail l’exemple de l’infirmière à l’hôpital.
Une infirmière hospitalière française commence sa carrière avec environ 1.945 euros de traitement indiciaire brut. Si le point d’indice avait simplement suivi l’inflation depuis 2010, ce traitement serait aujourd’hui proche de 2.340 euros. Près de 400 euros d’écart chaque mois.
Et une fois arrivée dans son service, cette même infirmière peut avoir à prendre en charge 12 à 15 patients, parfois davantage, alors que les comparaisons internationales et la littérature scientifique montrent que les organisations les plus sûres fonctionnent avec des charges bien inférieures.
Voilà, en deux chiffres, une partie du mal-être de l’hôpital français : des professionnels insuffisamment rémunérés auxquels on demande simultanément de travailler durablement en sous-effectif.
A l’occasion de la mobilisation de la Fonction publique du 29 septembre, il est utile de revenir aux faits.
Le point d’indice a décroché des prix
Depuis 2010, la valeur du point d’indice de la Fonction publique n’a progressé que d’environ 6 %. Il a été gelé entre 2010 et 2016, faiblement revalorisé en 2016 et 2017, de nouveau gelé pendant cinq ans, puis augmenté de 3,5 % en juillet 2022 et de 1,5 % en juillet 2023. Depuis, il est à nouveau gelé.
Pendant ce temps, les prix ont augmenté d’environ 28 %, l’alimentation de plus de 40 % et l’énergie de près de 70 %.
Voilà ce que signifie concrètement le gel du point d’indice : les agents publics continuent de progresser dans leur carrière, mais l’unité qui sert à calculer leur salaire s’est profondément dévalorisée. A indice identique, le pouvoir d’achat du traitement a reculé d’environ 17 %.
Et cette comparaison avec l’alimentation et l’énergie est essentielle. Car l’indice général des prix constitue une moyenne. Dans la vie quotidienne, les dépenses ne pèsent pas toutes de la même manière. Se nourrir, se chauffer, se déplacer pour aller travailler sont des dépenses que l’on peut difficilement supprimer.
Les hausses accumulées depuis 2021 restent inscrites dans le ticket de caisse et dans les factures. On ne paie pas son caddie, son plein ou sa facture énergétique avec un pourcentage d’inflation annuel. On les paie avec des prix qui ont augmenté année après année et qui, eux, ne sont pas revenus à leur niveau de 2010.
Pour une infirmière hospitalière, ce décrochage est d’autant plus sensible que les horaires décalés imposent souvent des dépenses peu compressibles. Prendre son poste à 6 h 30, quitter l’hôpital à 21 h ou travailler la nuit signifie fréquemment dépendre de sa voiture, avec peu d’alternatives en transports collectifs. A la hausse de l’alimentation et de l’énergie s’ajoute donc très concrètement celle du coût des déplacements.
C’est pourquoi la question du point d’indice ne peut pas être réduite à une querelle technique entre syndicats et pouvoirs publics. Elle touche directement à la valeur accordée au travail des agents publics.
Une progression d’échelon ne devrait jamais avoir pour fonction de rattraper l’inflation. Elle rémunère l’expérience acquise, les compétences développées et les responsabilités exercées au fil de la carrière.
Lorsqu’une infirmière gagne davantage après dix ou quinze années d’exercice, elle devrait pouvoir se dire : « mon expérience professionnelle est mieux reconnue ». Pas constater que cette progression lui permet simplement de continuer à remplir son caddie, payer son énergie et se rendre à son travail.
C’est tout le sens du décrochage accumulé depuis 2010 : la carrière avance, mais la valeur du point recule en euros constants.
Jusqu’à 700 euros d’écart sur un traitement indiciaire
Ce décrochage peut être traduit en euros.
Une infirmière en début de carrière, à l’indice majoré 395, perçoit environ 1.945 euros de traitement indiciaire brut. Avec un point ayant simplement suivi l’inflation depuis 2010, elle serait autour de 2.340 euros : près de 400 euros perdus par mois.
En milieu de carrière, à l’indice 580, l’écart approche 580 euros mensuels.
En fin de carrière, à l’indice 727, il dépasse 700 euros par mois.
Ces chiffres ne signifient évidemment pas qu’une infirmière présente depuis 2010 aurait personnellement perdu ces sommes. Elle a progressé dans sa carrière, changé d’échelon, éventuellement de grade, et les grilles ont évolué. Mais le Ségur de la santé n’a pas réglé le problème structurel de la valeur du point.
Surtout, il faut cesser de confondre progression professionnelle et maintien du pouvoir d’achat. Une infirmière qui change d’échelon doit gagner davantage parce que son expérience augmente. Si cette augmentation sert seulement à compenser l’inflation, sa progression professionnelle disparaît en réalité derrière la hausse du coût de la vie.
Les comparaisons européennes sont claires : en France la rémunération des infirmières hospitalières est inférieure au salaire moyen national. La France reste loin des niveaux de rémunération en pouvoir d’achat observés dans plusieurs pays voisins, notamment en Suisse, au Luxembourg, en Belgique ou aux Pays-Bas.
Et le salaire n’est que la moitié du problème.
12 à 15 patients pour une infirmière
Car lorsque l’infirmière franchit la porte de son service, elle rencontre le deuxième problème : le sous-effectif.
Pendant des années, hors secteurs réglementés comme la réanimation ou la néonatologie, la France n’a pas disposé de ratios nationaux opposables garantissant un nombre minimal d’infirmières au regard du nombre de patients.
Les auditions parlementaires ont fait apparaître une situation française autour de 12 à 15 patients par infirmière, quand les comparaisons internationales présentées lors des débats se situaient plutôt entre 6 et 10 patients.
Ces normes internationales dépendent du service, de la dépendance, de la complexité clinique et de la charge en soins. Mais l’ordre de grandeur est suffisamment parlant : dans les services français, une infirmière a la responsabilité d’un nombre de patients proche du double de celui observé dans des organisations internationales.
Et ce n’est pas une question de confort professionnel. C’est une question de sécurité des patients.
Un patient supplémentaire n’est jamais « juste un patient de plus »
L’étude européenne publiée dans The Lancet a analysé plus de 420.000 patients dans 300 hôpitaux de neuf pays européens. Son résultat reste majeur : chaque patient supplémentaire ajouté à la charge moyenne d’une infirmière était associé à une augmentation de 7 % de la probabilité de décès hospitalier dans les 30 jours suivant une intervention chirurgicale, après prise en compte des caractéristiques des patients et des établissements.
Il s’agit d’une association statistique issue d’une étude observationnelle, pas d’une relation mécanique applicable à chaque patient.
Mais depuis, de nombreux travaux ont confirmé l’association entre dotation infirmière, mortalité, complications, soins manqués et conditions de travail.
Pourquoi ? Parce qu’une infirmière qui doit passer plus rapidement d’un patient à l’autre ne perd pas seulement du « temps relationnel ».
Elle dispose de moins de temps pour observer.
Moins de temps pour écouter.
Moins de temps pour expliquer un traitement.
Moins de temps pour mobiliser un patient âgé.
Moins de temps pour repérer une confusion débutante, une modification de la respiration, une douleur inhabituelle, un changement de comportement ou les premiers signes d’une dégradation clinique.
Et lorsque le temps manque, certains soins sont retardés, abrégés ou ne peuvent être réalisés. Le sous-effectif produit du soin manqué.
La France a enfin voté une loi. Il faut maintenant l’appliquer.
Après des années de mobilisation, la loi du 29 janvier 2025 a changé le principe. Elle prévoit pour chaque spécialité et type d’activité hospitalière, un ratio minimal de soignants par lit ouvert, tenant notamment compte de la charge en soins.
Depuis, rien n’a changé sur le terrain. Ces ratios doivent être déterminés après avis de la Haute Autorité de santé. La HAS travaille notamment sur la périnatalité et la néonatologie, la psychiatrie et les soins palliatifs. C’est une avancée majeure. Mais tout dépendra désormais de la manière dont les ratios seront construits et appliqués.
Car un ratio ne doit pas devenir une nouvelle norme administrative permettant de déclarer un établissement conforme sur le papier alors que les infirmières restent débordées au lit du patient.
Il faut compter les professionnels réellement présents auprès des patients.
Il faut prendre en compte la charge en soins, la dépendance, les admissions non programmées, les vulnérabilités, les situations complexes et les variations d’activité.
Un cadre, une infirmière en formation ou une professionnelle affectée à une autre mission ne peut pas être comptabilisé comme une infirmière disponible au lit du patient.
« Mais où trouver les infirmières ? »
C’est l’objection habituelle. Elle inverse le problème. Si des infirmières quittent l’hôpital parce qu’elles sont insuffisamment rémunérées et parce qu’elles ne peuvent plus exercer leur métier dans de bonnes conditions, maintenir ces mêmes conditions au motif qu’il manque des infirmières ne peut qu’aggraver la pénurie. Le sous-effectif fabrique du sous-effectif.
Une infirmière qui travaille régulièrement avec une charge excessive finit par s’épuiser. Certaines réduisent leur temps de travail. D’autres changent de service, quittent l’hôpital ou abandonnent l’exercice clinique.
Il n’y a pas de "pénurie d’infirmières". Il y a juste une pénurie d’infirmières qui acceptent de travailler dans des conditions dangereuses. A coté des 60.000 postes infirmiers vacants, nous avons 180.000 infirmières de moins de 62 ans qui ont cessé d’exercer du fait de ces conditions.
Les postes vacants augmentent la charge de celles qui restent. Le cercle devient vicieux. Les expériences internationales montrent qu’il peut être inversé.
En Californie et dans l’État australien de Victoria, après l’introduction des ratios au début des années 2000, des milliers d’infirmières ont rejoint ou réintégré le système public. L’amélioration des conditions d’exercice a participé à rendre de nouveau attractifs des postes qui ne l’étaient plus.
Le Queensland a également mis en place des ratios minimaux. Les travaux scientifiques conduits après leur introduction ont observé une amélioration de la dotation infirmière et des résultats pour les patients dans les établissements concernés.
Autrement dit, les ratios ne sont pas seulement une réponse à la pénurie. Ils peuvent participer à la résoudre.
Salaire et effectifs : arrêter de traiter séparément le même problème
C’est finalement tout l’enjeu. On ne restaurera pas l’attractivité hospitalière uniquement avec une campagne de communication.
On ne fidélisera pas les infirmières avec des affiches sur la qualité de vie au travail lorsqu’elles terminent leur journée avec le sentiment de ne pas avoir consacré suffisamment de temps à leurs patients.
Et on ne leur demandera pas indéfiniment de compenser par leur engagement professionnel ce que l’organisation ne leur donne plus en rémunération, en temps et en effectifs.
Une infirmière correctement rémunérée mais responsable de quinze patients finira par s’épuiser. Une infirmière disposant de bonnes conditions de travail mais dont le salaire décroche année après année finira par regarder ailleurs.
La politique d’attractivité doit donc reposer sur deux jambes : le salaire et les conditions d’exercice. Revaloriser durablement le point d’indice. Reconnaître les compétences, les responsabilités et le niveau de formation. Appliquer réellement la loi sur les ratios. Garantir suffisamment d’infirmières au lit du patient.
Ce ne sont pas deux revendications corporatistes. Ce sont des mesures de santé publique. Car derrière chaque poste infirmier vacant, il y a une professionnelle qui doit prendre davantage de patients. Derrière chaque infirmière surchargée, il y a des patients qui attendent.
Et derrière la question du pouvoir d’achat se joue aussi une question beaucoup plus large : quelle valeur notre société accorde-t-elle à celles et ceux auxquels elle confie sa santé ?
A l’heure où les agents publics se mobilisent, deux questions méritent donc d’être posées. Combien voulons-nous payer celles et ceux auxquels nous confions notre santé ?
Et surtout : combien de patients sommes-nous prêts à confier simultanément à une infirmière avant d’admettre que nous avons franchi la limite du soin sûr ?