Violences à l’hôpital : faciliter les plaintes et sécuriser les soignants
24 juillet 2026
Chaque jour, des infirmières, des soignants, sont victimes d’insultes, de menaces, de crachats ou d’agressions physiques dans l’exercice de leurs fonctions, en établissements de santé ou à domicile. Ces violences ne sont plus des faits divers. Elles sont devenues un véritable enjeu de santé publique, de qualité des soins et d’attractivité des métiers.
Le décret publié le 20 juillet 2026, pris en application de la loi Pradal de juillet 2025 visant à renforcer la sécurité des professionnels de santé, constitue à ce titre une avancée importante. Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI CFE-CGC) salue sa publication, attendue depuis de longs mois.
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054448016
Il permettra désormais aux Ordres professionnels et aux Unions régionales des professionnels de santé (URPS), avec l’accord du professionnel concerné, de déposer plainte en son nom.
Cette évolution répond à une réalité largement documentée : les violences sont massivement sous-déclarées et encore plus rarement suivies d’un dépôt de plainte.
Une violence largement sous-estimée
Les enquêtes nationales comme les données de l’Observatoire national des violences en milieu de santé (ONVS) montrent depuis plusieurs années une progression des violences verbales, physiques et des menaces envers les professionnels.
Les services d’urgences demeurent les plus exposés, mais les agressions concernent aujourd’hui l’ensemble des secteurs : psychiatrie, médecine, chirurgie, EHPAD, soins à domicile, consultations, centres de santé, maternités ou encore services pédiatriques.
Cette violence a des conséquences majeures :
– épuisement professionnel ;
– absentéisme ;
– perte d’attractivité des métiers ;
– dégradation du climat de travail ;
– risque accru d’erreurs liées au stress ;
– départs prématurés de professionnels expérimentés.
Au-delà des victimes directes, c’est toute l’organisation des soins qui est fragilisée.
Le dépôt de plainte reste trop rare
L’un des principaux obstacles reste le faible nombre de plaintes déposées. De nombreux professionnels renoncent encore à engager une procédure.
Les raisons sont connues : manque de temps, méconnaissance de leurs droits, sentiment que "cela ne servira à rien", peur des représailles, lourdeur supposée de la procédure, absence d’accompagnement.
À cela s’ajoute trop souvent un manque d’implication de certaines directions d’établissement, qui privilégient la gestion interne de l’incident plutôt qu’une réponse judiciaire.
Cette situation n’est plus acceptable. Chaque agression impunie banalise la suivante.
Le nouveau décret constitue un véritable levier
En permettant aux Ordres professionnels et aux URPS de déposer plainte au nom du professionnel victime, le Gouvernement apporte une réponse concrète à plusieurs freins identifiés.
Le professionnel n’est plus seul face aux démarches. Il bénéficie désormais d’un soutien institutionnel clairement identifié. Ce dispositif traduit un message fort : agresser un professionnel de santé n’est jamais un simple incident de service. C’est une atteinte à l’ensemble du système de santé.
Porter plainte doit devenir un réflexe
Le SNPI appelle tous les professionnels victimes d’une agression caractérisée à déposer plainte dans les meilleurs délais auprès des services de police ou de gendarmerie.
Il est essentiel que les violences donnent lieu à des poursuites pénales lorsqu’elles sont constituées. Beaucoup de soignants connaissent encore mal la protection pénale dont ils bénéficient.
Pourtant, les violences commises contre les professionnels de santé peuvent constituer des circonstances aggravantes prévues par le Code pénal lorsque ceux-ci sont agressés dans l’exercice de leurs fonctions.
La réponse judiciaire protège les victimes. Elle protège également les futurs professionnels qui pourraient être confrontés au même auteur.
Même en psychiatrie, où certaines situations sont particulièrement complexes, une procédure judiciaire ne doit pas être systématiquement écartée. La sanction pénale peut contribuer à rappeler le cadre social et juridique indispensable à la prise en charge thérapeutique. Elle peut participer au processus de responsabilisation du patient lorsqu’il est pénalement responsable de ses actes.
Les établissements doivent également agir
Le dépôt de plainte du professionnel ne peut suffire.
Le SNPI demande que chaque établissement soutienne systématiquement ses agents.
Cela suppose notamment :
– le dépôt de plainte de l’établissement lorsque les faits le justifient ;
– un courrier adressé au procureur de la République afin de marquer le soutien institutionnel au professionnel agressé ;
– l’activation de la protection fonctionnelle lorsque celle-ci est applicable ;
– un accompagnement juridique ;
– un soutien psychologique rapide.
Le silence institutionnel est vécu comme un abandon. À l’inverse, un soutien visible renforce la confiance des équipes.
Prévenir les violences plutôt que les subir
La réponse pénale est indispensable. Mais elle intervient après l’agression. L’objectif doit être d’éviter que ces violences surviennent.
« La sécurité au travail doit être garantie à tous les personnels hospitaliers. Les directions d’établissements doivent tout mettre en œuvre pour sanctuariser l’hôpital. Elles sont responsables d’organiser les conditions d’un exercice professionnel serein. » stipule Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI CFE-CGC
Cela implique une véritable politique de prévention. Aux urgences notamment, les salles d’attente constituent des lieux où la tension peut rapidement monter.
L’organisation matérielle mérite d’être repensée avec les équipes :
– meilleure information des patients ;
– affichage régulier des temps d’attente ;
– information sur les priorités de prise en charge ;
– gestion adaptée des accompagnants ;
– diffusion de messages pédagogiques ;
– affichage clair des sanctions encourues en cas d’agression.
Une information transparente réduit souvent les tensions liées à l’incompréhension.
Sécuriser les professionnels jusque sur les parkings
Le sentiment d’insécurité ne s’arrête pas aux portes des services. De nombreuses professionnelles, très majoritaires dans les métiers soignants, expriment leurs inquiétudes lorsqu’elles prennent ou quittent leur poste, notamment de nuit.
Des mesures simples peuvent améliorer la sécurité :
– présence de personnels de sécurité aux heures sensibles ;
– éclairage renforcé ;
– cheminements sécurisés ;
– vidéoprotection adaptée ;
– accompagnement vers les parkings lorsque cela est nécessaire.
Mais installer quelques caméras ou distribuer des dispositifs d’alerte ne saurait constituer une politique de prévention. Ces outils peuvent rassurer. Ils ne remplacent ni les effectifs suffisants, ni une organisation adaptée, ni une présence humaine.
La sécurité est avant tout une culture collective. Elle repose sur l’anticipation, l’analyse des risques, l’expérience des équipes et le retour systématique sur les incidents.
Former les équipes à la désescalade
La prévention passe également par la formation. Les professionnels doivent disposer d’outils pour :
– repérer les situations à risque ;
– prévenir l’escalade de la violence ;
– adopter les bonnes postures de protection ;
– sécuriser les patients présents ;
– intervenir collectivement.
Cette compétence se développe aussi grâce au compagnonnage et au partage d’expérience entre professionnels expérimentés et nouveaux arrivants, comme cela existe depuis longtemps dans plusieurs services de psychiatrie. La violence ne doit jamais devenir une fatalité du métier.
Soutenir les équipes après l’agression
Une agression laisse rarement des séquelles uniquement physiques. Elle fragilise durablement les professionnels. Anxiété, perte de confiance, troubles du sommeil, peur de retourner travailler, épuisement ou désir de quitter la profession sont fréquemment rapportés.
Chaque établissement doit organiser :
– un débriefing systématique ;
– un soutien psychologique accessible ;
– un accompagnement hiérarchique ;
– une solidarité d’équipe.
La cohésion constitue l’un des meilleurs facteurs de protection contre l’usure professionnelle.
Faire de la tolérance zéro une réalité
Le décret du 20 juillet marque une étape importante. Il facilitera les dépôts de plainte et renforcera l’accompagnement des professionnels.
Mais il ne prendra tout son sens que si chaque acteur assume pleinement ses responsabilités :
– Les professionnels doivent porter plainte.
– Les Ordres et les URPS doivent accompagner et utiliser pleinement cette nouvelle possibilité.
– Les directions doivent soutenir leurs équipes sans ambiguïté.
– Les procureurs doivent apporter une réponse pénale rapide.
– Enfin, les établissements doivent investir davantage dans la prévention.
Parce qu’aucun professionnel ne devrait avoir à choisir entre exercer son métier et préserver sa sécurité.
Protéger les soignants, ce n’est pas défendre une corporation. C’est garantir à chaque patient que celles et ceux qui le prennent en charge puissent exercer leur mission dans des conditions de sécurité, de sérénité et de respect.