Cancer du sein : quand la prévention oublie les causes environnementales

Cancer du sein : quand la prévention oublie les causes environnementales

11 octobre 2026

Cancer du sein : pour­quoi culpa­bi­li­ser les femmes plutôt que réduire les ris­ques ? La France figure parmi les pays du monde les plus tou­chés par le cancer du sein. Et chez les femmes de moins de 40 ans, les nou­veaux cas pro­gres­sent. Pourtant, notre pré­ven­tion conti­nue de pri­vi­lé­gier les com­por­te­ments indi­vi­duels, alors que les expo­si­tions envi­ron­ne­men­ta­les et pro­fes­sion­nel­les res­tent trop peu prises en compte.

Chaque mois d’octo­bre, les mes­sa­ges se mul­ti­plient : faites-vous dépis­ter, pra­ti­quez une acti­vité phy­si­que, limi­tez l’alcool, sur­veillez votre poids. Ces conseils sont utiles. Mais ils sou­lè­vent une ques­tion fon­da­men­tale : pour­quoi notre société demande-t-elle autant aux femmes de se pro­té­ger, et si peu aux pou­voirs publics de réduire les ris­ques aux­quels elles sont expo­sées ?

Une épidémie silencieuse qui touche aussi les jeunes femmes

Les chif­fres méri­tent notre atten­tion. Selon les don­nées du Centre inter­na­tio­nal de recher­che sur le cancer (CIRC), la France métro­po­li­taine enre­gis­trait en 2022 le taux d’inci­dence stan­dar­disé du cancer du sein le plus élevé au monde : 105,4 nou­veaux cas pour 100.000 femmes. Les esti­ma­tions inter­na­tio­na­les de 2024 pla­cent tou­jours notre pays parmi les tout pre­miers, avec un taux voisin. En France, Santé publi­que France observe une aug­men­ta­tion moyenne de l’inci­dence de 0,9 % par an entre 1990 et 2023.

Plus inquié­tant encore, les jeunes femmes ne sont pas épargnées. Une étude publiée en 2025, por­tant sur les 15-39 ans dans 19 dépar­te­ments fran­çais, révèle une aug­men­ta­tion moyenne de 1,6 % par an des car­ci­no­mes du sein entre 2000 et 2020.

Ces can­cers res­tent heu­reu­se­ment beau­coup moins fré­quents avant 40 ans. Mais leur pro­gres­sion cons­ti­tue un signal sani­taire qui ne peut être ignoré.

L’amé­lio­ra­tion du diag­nos­tic, les évolutions repro­duc­ti­ves et hor­mo­na­les, les pré­dis­po­si­tions géné­ti­ques et les chan­ge­ments de com­por­te­ments peu­vent contri­buer aux ten­dan­ces obser­vées. Mais nous ne dis­po­sons pas aujourd’hui d’une expli­ca­tion com­plète de cette aug­men­ta­tion. Et c’est jus­te­ment ce qui devrait mobi­li­ser davan­tage la recher­che.

Le piège d’une prévention centrée sur les comportements individuels

Les cam­pa­gnes de pré­ven­tion insis­tent sur l’alcool, la séden­ta­rité, le sur­poids après la méno­pause et cer­tains fac­teurs hor­mo­naux. Ces ris­ques sont scien­ti­fi­que­ment docu­men­tés. Il serait irres­pon­sa­ble de les mini­mi­ser.

Mais cette appro­che devient pro­blé­ma­ti­que lorsqu’elle occupe pres­que tout l’espace public. Car elle finit par sug­gé­rer que la mala­die résul­te­rait prin­ci­pa­le­ment de mau­vais choix per­son­nels.

Or, selon l’OMS, envi­ron 80 % des can­cers du sein sur­vien­nent chez des femmes ne pré­sen­tant aucun fac­teur de risque spé­ci­fi­que connu autre que leur sexe et leur âge. Cela ne signi­fie pas que ces can­cers sont dépour­vus de causes. Cela signi­fie que nous sommes encore loin de les connaî­tre toutes.

Une femme peut manger équilibré, pra­ti­quer une acti­vité phy­si­que, ne jamais fumer, ne pas consom­mer d’alcool et déve­lop­per malgré tout un cancer du sein. La pré­ven­tion ne doit jamais deve­nir une culpa­bi­li­sa­tion des mala­des. Surtout lors­que cer­tai­nes expo­si­tions échappent lar­ge­ment aux choix indi­vi­duels.

Pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens : les questions que nous devons poser

Depuis plu­sieurs années, les tra­vaux scien­ti­fi­ques explo­rent les liens entre cancer du sein et envi­ron­ne­ment.

L’Inserm a notam­ment publié des recher­ches sur la pol­lu­tion atmo­sphé­ri­que. Des asso­cia­tions ont été obser­vées entre l’expo­si­tion aux par­ti­cu­les fines, au dioxyde d’azote et le risque de cancer du sein.

Concernant les pes­ti­ci­des, des études iden­ti­fient des asso­cia­tions avec des sub­stan­ces comme le chlor­py­ri­fos, l’ima­za­lil, le mala­thion ou le thia­ben­da­zole. Cela jus­ti­fie une vigi­lance accrue.

Autre sujet majeur : les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens. Présents dans cer­tains plas­ti­ques, embal­la­ges, cos­mé­ti­ques ou pro­duits indus­triels, ils peu­vent inter­fé­rer avec le fonc­tion­ne­ment hor­mo­nal. Or, le déve­lop­pe­ment de nom­breux can­cers du sein est influencé par les hor­mo­nes.

Les cher­cheurs s’inté­res­sent notam­ment aux expo­si­tions pen­dant les pério­des de vul­né­ra­bi­lité : vie fœtale, puberté, gros­sesse et déve­lop­pe­ment mam­maire. Le pro­blème dépasse donc lar­ge­ment la quan­tité de sub­stan­ces absor­bées à un moment donné. Il concerne aussi l’âge de l’expo­si­tion, sa durée, les mélan­ges de sub­stan­ces et leurs effets bio­lo­gi­ques.

Ce que nous res­pi­rons, ce que nous man­geons, les pro­duits que nous uti­li­sons et les sub­stan­ces aux­quel­les nous sommes expo­sés ne relè­vent pas tou­jours de déci­sions per­son­nel­les. Cela relève aussi des poli­ti­ques agri­co­les, indus­triel­les, envi­ron­ne­men­ta­les et sani­tai­res.

Le travail de nuit : un risque professionnel trop longtemps négligé

Il existe un autre fac­teur qui mérite une atten­tion par­ti­cu­lière : le tra­vail de nuit. Le CIRC classe le tra­vail de nuit comme pro­ba­ble­ment can­cé­ro­gène pour l’être humain, notam­ment en raison des per­tur­ba­tions des ryth­mes bio­lo­gi­ques.

Une étude fran­çaise de l’Inserm a observé, chez les femmes non méno­pau­sées tra­vaillant de nuit, une aug­men­ta­tion de 26 % du risque de cancer du sein. Le risque sem­blait par­ti­cu­liè­re­ment marqué lors d’expo­si­tions fré­quen­tes et pro­lon­gées.

Il s’agit d’une asso­cia­tion épidémiologique, qui ne signi­fie évidemment pas que chaque tra­vailleuse de nuit déve­lop­pera un cancer. Mais elle doit nous inter­ro­ger.

Combien d’infir­miè­res, d’aides-soi­gnan­tes, de sala­riées de l’indus­trie ou de la logis­ti­que ont passé vingt années à tra­vailler pen­dant que les autres dor­maient ? Ces femmes assu­rent des mis­sions indis­pen­sa­bles à la col­lec­ti­vité. La société béné­fi­cie de leur tra­vail noc­turne. Elle doit aussi assu­mer la pré­ven­tion des ris­ques qui peu­vent lui être asso­ciés.

Cela sup­pose de mieux évaluer les expo­si­tions, d’orga­ni­ser les par­cours pro­fes­sion­nels, de limi­ter les contrain­tes cumu­lées et de ren­for­cer le suivi en santé au tra­vail. La reconnais­sance et la pré­ven­tion des ris­ques pro­fes­sion­nels ne doi­vent pas rester les angles morts de la lutte contre le cancer.

Dépister plus tôt ne suffit pas à prévenir les cancers

Face à l’aug­men­ta­tion des can­cers chez les femmes jeunes, la ten­ta­tion est grande de répon­dre uni­que­ment par un élargissement du dépis­tage. La Haute Autorité de santé étudie d’ailleurs l’oppor­tu­nité de modi­fier les bornes d’âge du dépis­tage orga­nisé. Cette réflexion est néces­saire. Elle doit tenir compte des béné­fi­ces atten­dus, mais également des ris­ques de faux posi­tifs, de sur­diag­nos­tic et de trai­te­ments inu­ti­les.

Surtout, il faut rap­pe­ler une dis­tinc­tion essen­tielle. Le dépis­tage permet de décou­vrir un cancer plus tôt. La pré­ven­tion pri­maire cher­che à éviter qu’il appa­raisse.

Les deux appro­ches sont com­plé­men­tai­res, mais elles ne sont pas inter­chan­gea­bles. Nous avons besoin d’un diag­nos­tic pré­coce acces­si­ble à toutes les femmes, notam­ment celles qui ren­contrent des obs­ta­cles sociaux, géo­gra­phi­ques ou finan­ciers. Mais nous avons également besoin d’une véri­ta­ble poli­ti­que de réduc­tion des expo­si­tions évitables.

Passer d’Octobre rose à une prévention environnementale toute l’année

Il ne s’agit pas d’oppo­ser les com­por­te­ments indi­vi­duels aux déter­mi­nants envi­ron­ne­men­taux. Il s’agit de sortir d’une pré­ven­tion désé­qui­li­brée.

Cinq prio­ri­tés devraient struc­tu­rer une poli­ti­que ambi­tieuse :

1. Renforcer la recher­che sur l’expo­some. Étudier les expo­si­tions cumu­lées tout au long de la vie, notam­ment pen­dant les pério­des de vul­né­ra­bi­lité hor­mo­nale, pour mieux com­pren­dre leurs inte­rac­tions avec les fac­teurs géné­ti­ques et bio­lo­gi­ques.

2. Réduire les expo­si­tions évitables. Agir sur la pol­lu­tion atmo­sphé­ri­que, les sub­stan­ces chi­mi­ques préoc­cu­pan­tes et les pes­ti­ci­des, en mobi­li­sant les connais­san­ces scien­ti­fi­ques et le prin­cipe de pré­cau­tion lors­que les ris­ques le jus­ti­fient.

3. Faire de la santé au tra­vail un pilier de la pré­ven­tion. Mieux docu­men­ter les ris­ques liés au tra­vail noc­turne et aux expo­si­tions pro­fes­sion­nel­les, par­ti­cu­liè­re­ment dans les métiers for­te­ment fémi­ni­sés.

4. Renforcer la pré­ven­tion de proxi­mité. Mobiliser les infir­miè­res, les méde­cins, les phar­ma­ciens et les acteurs de santé publi­que pour infor­mer sans culpa­bi­li­ser, repé­rer les ris­ques et accom­pa­gner les per­son­nes.

5. Évaluer les poli­ti­ques publi­ques sur leurs résul­tats sani­tai­res. Ne pas mesu­rer uni­que­ment le nombre de mam­mo­gra­phies réa­li­sées, mais également la réduc­tion des expo­si­tions et des iné­ga­li­tés de santé.

Une question de responsabilité collective

Le cancer du sein n’est pas seu­le­ment une affaire de méde­cine. C’est aussi une ques­tion de santé publi­que, d’envi­ron­ne­ment, de condi­tions de tra­vail et de jus­tice sociale. Les femmes ne choi­sis­sent pas tou­jours l’air qu’elles res­pi­rent, les sub­stan­ces pré­sen­tes dans leur envi­ron­ne­ment ou les horai­res de tra­vail qui leur per­met­tent de vivre.

Les infir­miè­res ont ici un rôle essen­tiel : infor­mer, accom­pa­gner, repé­rer les situa­tions de vul­né­ra­bi­lité, par­ti­ci­per à la pré­ven­tion envi­ron­ne­men­tale et porter la parole des per­son­nes soi­gnées.

Mais les pro­fes­sion­nels de santé ne peu­vent pas, seuls, com­pen­ser l’insuf­fi­sance des poli­ti­ques de pré­ven­tion. Octobre rose a permis des avan­cées consi­dé­ra­bles dans la sen­si­bi­li­sa­tion et le dépis­tage. Il est temps de fran­chir une nou­velle étape.

Ne deman­dons pas seu­le­ment aux femmes ce qu’elles peu­vent faire pour éviter un cancer du sein. Demandons aussi à notre société ce qu’elle est prête à chan­ger pour réduire les ris­ques.

Parce que la meilleure vic­toire contre le cancer n’est pas seu­le­ment de le détec­ter plus tôt ou de mieux le trai­ter. C’est sur­tout d’éviter, chaque fois que pos­si­ble, qu’il sur­vienne.

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