Diabète : l’arrêt de médicaments pour motif commercial oblige des patients à changer de traitement

Diabète : quand une décision commerciale oblige des patients à changer de traitement

5 septembre 2026

Une insu­line n’est pas un pro­duit comme un autre. Pourtant, d’ici au 31 décem­bre 2026, des per­son­nes dia­bé­ti­ques devront aban­don­ner un trai­te­ment par­fois uti­lisé depuis des années, non parce qu’il serait devenu dan­ge­reux ou inef­fi­cace, mais parce que son fabri­cant a décidé d’en arrê­ter la com­mer­cia­li­sa­tion. Pour le SNPI, cette situa­tion pose une ques­tion de santé publi­que : jusqu’où une déci­sion com­mer­ciale peut-elle impo­ser une tran­si­tion thé­ra­peu­ti­que aux patients et au sys­tème de soins ?

Le labo­ra­toire Novo Nordisk a pro­grammé en France l’arrêt de cinq spé­cia­li­tés au 31 décem­bre 2026 : Fiasp PumpCart, Levemir FlexPen, Levemir Penfill, NovoMix 50 FlexPen et Victoza. La déci­sion a été annon­cée aux pro­fes­sion­nels de santé en accord avec l’Agence natio­nale de sécu­rité du médi­ca­ment et des pro­duits de santé (ANSM). Cette nou­velle étape inter­vient après une pre­mière série de retraits en 2025 concer­nant notam­ment cer­tai­nes pré­sen­ta­tions d’Actrapid, d’Insulatard et d’autres insu­li­nes.

À l’échelle euro­péenne, le mou­ve­ment est impor­tant. L’Agence euro­péenne des médi­ca­ments (EMA) confirme l’arrêt de plu­sieurs pré­sen­ta­tions d’insu­li­nes rapi­des, inter­mé­diai­res, pré­mé­lan­gées et basa­les dans les pays où elles étaient com­mer­cia­li­sées. Parmi elles figu­rent notam­ment Levemir et NovoMix 50.

Le mes­sage offi­ciel est sans ambi­guïté : ces arrêts sont moti­vés par des rai­sons com­mer­cia­les. Ils ne résul­tent ni d’un défaut de qua­lité ni d’un pro­blème de sécu­rité. C’est pré­ci­sé­ment ce qui doit nous inter­ro­ger.

Des décisions industrielles aux conséquences sanitaires

Une entre­prise phar­ma­ceu­ti­que gère légi­ti­me­ment son por­te­feuille de médi­ca­ments, ses lignes de pro­duc­tion et ses inves­tis­se­ments. Mais un médi­ca­ment chro­ni­que ne peut être regardé comme une simple réfé­rence com­mer­ciale. Cette dis­tinc­tion devient encore plus impor­tante lorsqu’il s’agit d’insu­line.

Pour une per­sonne dia­bé­ti­que, chan­ger de trai­te­ment ne consiste pas à rem­pla­cer une boîte par une autre. Il peut être néces­saire de modi­fier le type d’insu­line, les doses, les horai­res d’admi­nis­tra­tion, le dis­po­si­tif d’injec­tion ou les moda­li­tés d’uti­li­sa­tion d’une pompe. Le patient doit com­pren­dre ces chan­ge­ments, se les appro­prier et par­fois recons­truire des habi­tu­des acqui­ses depuis plu­sieurs années.

Le cas de Fiasp PumpCart est par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur. L’EMA avait déjà signalé des ten­sions d’appro­vi­sion­ne­ment en raison de capa­ci­tés de pro­duc­tion insuf­fi­san­tes pour répon­dre à la demande. Elle pré­cise désor­mais que l’arrêt défi­ni­tif de cette pré­sen­ta­tion relève, lui, de rai­sons com­mer­cia­les. Lorsqu’un chan­ge­ment devient néces­saire, les auto­ri­tés recom­man­dent expli­ci­te­ment que les patients soient infor­més et béné­fi­cient d’une for­ma­tion adap­tée.

Nous sommes donc bien face à une déci­sion com­mer­ciale qui génère ensuite du soin, du temps pro­fes­sion­nel et un besoin d’accom­pa­gne­ment.

Victoza : arrêter un traitement qui fonctionne encore

Le cas de Victoza (lira­glu­tide) mérite également atten­tion. Commercialisé en France depuis 2010, ce médi­ca­ment est uti­lisé dans le dia­bète de type 2. L’EMA confirme que Novo Nordisk ces­sera sa com­mer­cia­li­sa­tion dans l’ensem­ble de l’Union euro­péenne et de l’Espace économique euro­péen d’ici fin 2026, là encore pour des rai­sons com­mer­cia­les et non pour un pro­blème de sécu­rité ou de qua­lité.

Les recom­man­da­tions euro­péen­nes sont clai­res : ne plus ini­tier de nou­veaux trai­te­ments par Victoza et orga­ni­ser, pour les per­son­nes déjà trai­tées, le recours à un autre ago­niste du GLP-1 ou à un autre médi­ca­ment adapté. La ques­tion est de savoir com­ment des mil­liers de tran­si­tions indi­vi­duel­les seront orga­ni­sées, expli­quées, accom­pa­gnées et sur­veillées.

Les associations de patients alertent depuis longtemps

Cette situa­tion s’ins­crit dans un pro­blème plus géné­ral régu­liè­re­ment dénoncé par les repré­sen­tants des usa­gers.

La Fédération Française des Diabétiques avait déjà alerté les patients lors de la pre­mière vague d’arrêts annon­cée par Novo Nordisk en 2025. Elle sou­li­gnait notam­ment la néces­sité d’anti­ci­per les chan­ge­ments de trai­te­ment et d’éviter toute inter­rup­tion.

France Assos Santé porte une cri­ti­que plus glo­bale du modèle. Elle estime que la pro­duc­tion de cer­tains médi­ca­ments anciens jugés insuf­fi­sam­ment ren­ta­bles est aban­don­née au profit de médi­ca­ments nou­veaux plus lucra­tifs et sou­li­gne que les usa­gers subis­sent fina­le­ment les consé­quen­ces de ces choix indus­triels. Elle réclame notam­ment davan­tage de trans­pa­rence et une meilleure infor­ma­tion directe des per­son­nes concer­nées.

Son Baromètre 2026 montre l’ampleur du pro­blème : 27 % des per­son­nes inter­ro­gées décla­rent avoir été confron­tées à une pénu­rie de médi­ca­ments durant les douze der­niers mois, et cette pro­por­tion atteint 43 % parmi les per­son­nes attein­tes d’une affec­tion de longue durée.

Il convient néan­moins de dis­tin­guer pénu­rie et arrêt pro­grammé de com­mer­cia­li­sa­tion. Dans le pre­mier cas, un médi­ca­ment reste théo­ri­que­ment des­tiné à être com­mer­cia­lisé mais devient tem­po­rai­re­ment indis­po­ni­ble. Dans le second, le fabri­cant orga­nise sa dis­pa­ri­tion défi­ni­tive du marché.

Pour le patient qui dépend quo­ti­dien­ne­ment de son trai­te­ment, cette dis­tinc­tion juri­di­que et indus­trielle n’efface cepen­dant pas la même inquié­tude : « Vais-je encore pou­voir dis­po­ser du médi­ca­ment qui me convient ? »

Le grand oublié : l’accompagnement du changement

Les recom­man­da­tions adres­sées aux per­son­nes dia­bé­ti­ques les invi­tent logi­que­ment à consul­ter leur méde­cin ou leur dia­bé­to­lo­gue afin d’orga­ni­ser le trai­te­ment de rem­pla­ce­ment. C’est indis­pen­sa­ble. Mais ce n’est pas suf­fi­sant. Une nou­velle pres­crip­tion n’est que le début de la tran­si­tion.

Une per­sonne qui change d’insu­line ou de dis­po­si­tif doit par­fois appren­dre un nou­veau geste, com­pren­dre un nou­veau schéma thé­ra­peu­ti­que, ren­for­cer tem­po­rai­re­ment sa sur­veillance gly­cé­mi­que et savoir iden­ti­fier les signes d’hypo­gly­cé­mie ou d’hyper­gly­cé­mie.

Il faut également véri­fier ce que la per­sonne a réel­le­ment com­pris. Tenir compte de son âge, de sa dex­té­rité, de sa vision, de ses capa­ci­tés cog­ni­ti­ves, de son envi­ron­ne­ment fami­lial et social. Il faut par­fois asso­cier l’aidant. Et il faut réé­va­luer quel­ques jours ou quel­ques semai­nes plus tard. C’est pré­ci­sé­ment là que l’exper­tise infir­mière est indis­pen­sa­ble.

Les infir­miè­res géné­ra­lis­tes inter­vien­nent quo­ti­dien­ne­ment auprès des per­son­nes dia­bé­ti­ques à l’hôpi­tal, en consul­ta­tion, à domi­cile, dans les struc­tu­res d’éducation thé­ra­peu­ti­que et en exer­cice coor­donné. Elles connais­sent les dif­fi­cultés concrè­tes qui n’appa­rais­sent pas sur l’ordon­nance : mau­vaise mani­pu­la­tion d’un stylo, incom­pré­hen­sion d’une dose, dif­fi­culté à rem­plir un réser­voir, crainte de l’hypo­gly­cé­mie, erreur de conser­va­tion ou perte de confiance après une modi­fi­ca­tion impo­sée du trai­te­ment.

Les infir­miè­res en pra­ti­que avan­cée ont également toute leur place dans le suivi cli­ni­que de ces patients, l’évaluation de leur situa­tion et la coor­di­na­tion de leur par­cours.

Le SNPI demande un véritable plan de transition thérapeutique

L’arrêt pro­grammé d’un médi­ca­ment chro­ni­que lar­ge­ment uti­lisé devrait déclen­cher autre chose qu’un cour­rier d’infor­ma­tion et une suc­ces­sion de sub­sti­tu­tions indi­vi­duel­les.

Le SNPI pro­pose que tout arrêt pro­grammé d’un médi­ca­ment chro­ni­que sus­cep­ti­ble d’avoir un impact signi­fi­ca­tif sur les patients fasse l’objet d’un plan natio­nal de tran­si­tion thé­ra­peu­ti­que.

Ce dis­po­si­tif devrait asso­cier en amont les auto­ri­tés sani­tai­res, les repré­sen­tants des patients, les pres­crip­teurs, les phar­ma­ciens, les infir­miè­res et les autres pro­fes­sion­nels concer­nés.

Il devrait per­met­tre :
 d’iden­ti­fier suf­fi­sam­ment tôt les per­son­nes concer­nées ;
 de garan­tir la dis­po­ni­bi­lité réelle des trai­te­ments alter­na­tifs avant le retrait ;
 d’infor­mer direc­te­ment les patients dans un lan­gage com­pré­hen­si­ble ;
 d’orga­ni­ser la réé­va­lua­tion médi­cale et phar­ma­ceu­ti­que du trai­te­ment ;
 de pré­voir l’accom­pa­gne­ment infir­mier et l’éducation thé­ra­peu­ti­que néces­sai­res ;
 de ren­for­cer tem­po­rai­re­ment la sur­veillance cli­ni­que et gly­cé­mi­que après le chan­ge­ment ;
 de recueillir les dif­fi­cultés et événements indé­si­ra­bles liés aux sub­sti­tu­tions ;
 d’évaluer a pos­te­riori les consé­quen­ces sani­tai­res du retrait.

Cette orga­ni­sa­tion est d’autant plus néces­saire que l’EMA elle-même avait engagé dès 2024 une évaluation de la cri­ti­cité des arrêts annon­cés concer­nant notam­ment Levemir, NovoMix 50 et Fiasp PumpCart, en étudiant leur impact cli­ni­que et la dis­po­ni­bi­lité des alter­na­ti­ves.

Le service public doit prendre le relais lorsque le marché se retire

Ces arrêts posent une ques­tion plus fon­da­men­tale : devons-nous accep­ter qu’un médi­ca­ment effi­cace, sûr et tou­jours utile aux patients dis­pa­raisse parce que sa com­mer­cia­li­sa­tion n’est plus suf­fi­sam­ment inté­res­sante pour son fabri­cant ?

Lorsqu’un médi­ca­ment ancien arrive en fin de brevet, la concur­rence des géné­ri­ques ou bio­si­mi­lai­res et la baisse des prix peu­vent pro­gres­si­ve­ment réduire son inté­rêt économique. Pourtant, la fin de la ren­ta­bi­lité com­mer­ciale ne signi­fie pas la fin de l’uti­lité thé­ra­peu­ti­que.

Dans ces situa­tions, la puis­sance publi­que devrait pou­voir pren­dre le relais lors­que l’inté­rêt géné­ral le jus­ti­fie. La France dis­pose déjà d’un outil : l’établissement phar­ma­ceu­ti­que de l’AP-HP, inté­gré à l’AGEPS, héri­tier de la Pharmacie cen­trale des hôpi­taux. Il peut notam­ment déve­lop­per et pro­duire des médi­ca­ments qui ne sont pas pro­po­sés par l’indus­trie phar­ma­ceu­ti­que.

Le SNPI pro­pose de ren­for­cer cette capa­cité à tra­vers un pôle public du médi­ca­ment, capa­ble de repren­dre ou de faire pro­duire, sous forme géné­ri­que ou bio­si­mi­laire, cer­tains médi­ca­ments aban­don­nés par leurs fabri­cants.

Cette inter­ven­tion serait réser­vée aux situa­tions où l’inté­rêt thé­ra­peu­ti­que demeure, notam­ment pour les médi­ca­ments essen­tiels, lors­que les alter­na­ti­ves sont insuf­fi­san­tes ou qu’un chan­ge­ment de trai­te­ment expose les patients à des dif­fi­cultés par­ti­cu­liè­res. Il ne s’agit pas de rem­pla­cer l’indus­trie phar­ma­ceu­ti­que, mais de dis­po­ser d’une capa­cité publi­que de der­nier recours lors­que le marché ne répond plus à un besoin sani­taire démon­tré.

Cette pro­duc­tion publi­que cons­ti­tue­rait un outil de conti­nuité thé­ra­peu­ti­que, mais également de sou­ve­rai­neté sani­taire. Lorsque le marché se retire mais que le besoin des patients demeure, l’inté­rêt géné­ral doit pou­voir pren­dre le relais.

Qui supporte le coût réel d’une décision commerciale ?

Lorsqu’un labo­ra­toire décide, pour des rai­sons com­mer­cia­les, de reti­rer un médi­ca­ment effi­cace et sûr, qui sup­porte les consé­quen­ces de cette déci­sion ?

Le patient, d’abord, qui doit aban­don­ner un trai­te­ment auquel il était habi­tué.

Les pro­fes­sion­nels de santé ensuite, qui doi­vent réé­va­luer, pres­crire, déli­vrer, expli­quer, former et sur­veiller.

Et fina­le­ment la col­lec­ti­vité, puis­que ce temps médi­cal, phar­ma­ceu­ti­que et infir­mier mobi­lise les res­sour­ces d’un sys­tème de santé déjà sous ten­sion.

Il ne s’agit pas de contes­ter à un indus­triel toute pos­si­bi­lité de faire évoluer son por­te­feuille. Il s’agit de reconnaî­tre que la liberté com­mer­ciale ren­contre une res­pon­sa­bi­lité par­ti­cu­lière lorsqu’elle concerne des médi­ca­ments indis­pen­sa­bles à des per­son­nes attein­tes de mala­dies chro­ni­ques.

L’anti­ci­pa­tion régle­men­taire d’un retrait est néces­saire. Elle ne suffit pas. La conti­nuité des soins ne signi­fie pas sim­ple­ment qu’une alter­na­tive existe sur une liste. Elle sup­pose que cette alter­na­tive soit dis­po­ni­ble, adap­tée à la per­sonne, com­prise, accep­tée et cor­rec­te­ment uti­li­sée.

Entre l’arrêt d’un médi­ca­ment et la réus­site d’un nou­veau trai­te­ment, il y a un patient à accom­pa­gner. Et cet accom­pa­gne­ment est plei­ne­ment du soin.

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