Maladies neurodégénératives : pour changer d’échelle, mobilisons les 640.000 infirmières
1er octobre 2026
1,6 million de personnes vivent aujourd’hui en France avec une maladie neurodégénérative. Elles pourraient être plus de 40 % supplémentaires dans vingt ans. Face à cette progression, nous avons besoin d’expertise. Mais nous avons aussi besoin de proximité. Et pour changer réellement d’échelle, la France dispose d’une force encore insuffisamment mobilisée : ses 640.000 infirmiers.
La Stratégie nationale Maladies neurodégénératives 2025-2030 part d’un constat difficilement contestable. Alzheimer et les maladies apparentées, Parkinson, sclérose en plaques et autres maladies neurodégénératives constituent un défi sanitaire, social et humain majeur. Il faut donc anticiper.
La stratégie 2025-2030 propose pour cela 6 axes et 37 mesures : informer et changer le regard ; prévenir et repérer plus tôt ; améliorer la prise en charge et soutenir les aidants ; renforcer l’accompagnement à domicile ; répondre aux situations complexes en établissement ; soutenir la recherche et l’innovation.
Cette approche est pertinente. Mais sa réussite dépendra moins de l’énoncé des objectifs que de notre capacité à les traduire dans la vie quotidienne des personnes. Et c’est précisément là que la question infirmière devient centrale.
Prévenir et repérer : il faut changer d’échelle
L’axe 2 de la stratégie veut « prévenir et repérer plus tôt ». C’est essentiel. Le ministère rappelle que certains facteurs peuvent contribuer à préserver la santé cérébrale : activité physique adaptée, maintien du lien social, alimentation favorable à la santé. Il insiste également sur l’intérêt du repérage des premiers signes et d’un diagnostic plus précoce permettant d’agir sur les symptômes, de prévenir certaines complications et de préserver l’autonomie.
Mais une politique de repérage n’a d’impact que si elle touche massivement la population. C’est ici qu’il faut regarder les ordres de grandeur. La France compte 640.000 infirmières généralistes et 4.000 infirmières de pratique avancée IPA.
Les infirmières en pratique avancée ont évidemment un rôle majeur à jouer. Leur expertise clinique, leur capacité de suivi et leurs compétences élargies constituent une ressource précieuse pour les personnes atteintes de maladies chroniques. L’accès direct aux IPA a d’ailleurs été élargi depuis janvier 2025 dans plusieurs cadres d’exercice.
Mais 4.000 professionnelles ne peuvent pas, seules, répondre à un enjeu concernant 1,6 million de personnes aujourd’hui et beaucoup plus demain.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre infirmières généralistes et IPA.
Il faut organiser une gradation des compétences :
– Aux 640.000 infirmières, la prévention, le repérage des signaux d’alerte, l’évaluation des vulnérabilités et l’orientation.
– Aux IPA et aux professionnels disposant d’une expertise spécialisée, les situations nécessitant une évaluation approfondie et un suivi avancé.
– Aux médecins et aux structures spécialisées, le diagnostic médical, les investigations et les décisions thérapeutiques qui relèvent de leurs compétences.
Cette organisation permettrait de construire un véritable continuum.
Faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention
Une politique nationale de prévention ne peut pas dépendre uniquement de consultations spécialement organisées pour cela. Elle doit aussi saisir les occasions qui existent déjà. Une infirmière rencontre une personne pour un pansement, une vaccination, une injection, un suivi de maladie chronique, un retour d’hospitalisation, une consultation, des soins à domicile ou dans un établissement médico-social.
Pourquoi ne pas profiter de certaines de ces rencontres pour observer quelques indicateurs simples ? Une modification récente de la marche. Des chutes répétées. Une difficulté nouvelle à prendre correctement ses médicaments. Des oublis inhabituels. Une perte de poids. Une modification du comportement. Des difficultés à accomplir des activités auparavant maîtrisées. Un isolement croissant.
Aucun de ces signes ne suffit à poser un diagnostic. Mais repérer n’est pas diagnostiquer. Repérer, c’est identifier une modification suffisamment significative pour justifier une évaluation complémentaire. C’est précisément l’un des apports du raisonnement clinique infirmier.
Et cela correspond à l’évolution récente de notre profession. La consultation infirmière, le diagnostic infirmier, la prévention, l’éducation à la santé, la coordination et l’orientation occupent désormais une place beaucoup plus clairement reconnue dans le cadre de l’exercice infirmier.
La stratégie MND constitue une occasion très concrète de transformer cette évolution réglementaire en pratiques de terrain.
Le domicile : voir ce que le système de santé ne voit pas
L’axe 4 de la stratégie est tout aussi déterminant : renforcer l’accompagnement à domicile afin de permettre aux personnes de vivre chez elles aussi longtemps que cela correspond à leurs besoins et à leur projet de vie.
Mais le virage domiciliaire ne peut pas simplement consister à déplacer vers le domicile, et parfois vers les familles, ce qui était auparavant assumé par les établissements. Vivre chez soi avec une maladie neurodégénérative suppose une organisation.
Et le domicile apporte une information clinique qu’aucune consultation hospitalière ne peut totalement reproduire. Une personne peut paraître relativement autonome pendant vingt minutes dans un cabinet.
A son domicile, l’infirmière découvre parfois une autre réalité. Le réfrigérateur presque vide. Les médicaments mal pris ou accumulés. Les difficultés pour se lever. Le tapis devenu dangereux. La toilette qui devient plus difficile. La personne qui ne sort plus.
Le conjoint qui répond à toutes les questions à sa place. Ou cet aidant qui assure que « tout va bien », alors que son visage montre qu’il ne dort plus depuis des semaines.
Le domicile n’est donc pas seulement un lieu où l’on réalise des soins. C’est un lieu d’observation clinique, sociale et environnementale. Les infirmières y disposent d’une position singulière.
Faire de l’infirmière un capteur de fragilité
Cette présence pourrait être beaucoup mieux utilisée. Une visite infirmière peut permettre d’observer l’autonomie, la mobilité, la nutrition, l’observance thérapeutique, le risque de chute, l’état cutané, la douleur, le sommeil, l’environnement du logement, mais aussi les capacités de l’aidant.
L’intérêt n’est pas d’accumuler des informations. Il est de détecter une évolution.
Car, dans les maladies neurodégénératives, c’est souvent le changement qui constitue le signal important. Une personne qui mangeait correctement et commence à perdre du poids. Une personne autonome dans son traitement qui multiplie soudainement les erreurs. Un patient qui marchait quotidiennement et ne sort plus. Un conjoint qui gérait jusque-là la situation et commence à s’épuiser.
Ce sont ces évolutions qui doivent déclencher une alerte, une réévaluation ou une orientation. L’infirmière peut ainsi devenir un véritable capteur de fragilité au domicile.
Encore faut-il organiser cette fonction : outils simples de repérage, formation, critères d’alerte, possibilité d’adresser et circuits identifiés permettant d’obtenir une réponse lorsqu’une situation se dégrade. Repérer sans pouvoir agir serait une impasse.
Les aidants doivent eux aussi entrer dans notre champ de vigilance
La stratégie reconnaît justement l’importance des proches aidants. Ils sont environ 2,5 millions auprès des personnes vivant avec une maladie neurodégénérative. Ils permettent souvent le maintien à domicile. Mais nous ne devons pas considérer leur présence comme une ressource inépuisable.
L’épuisement d’un aidant peut devenir le premier facteur de rupture du maintien à domicile. L’infirmière qui intervient régulièrement est souvent l’une des premières à percevoir cette évolution.
Quelques questions peuvent parfois suffire à ouvrir une porte :
Comment dormez-vous ?
Arrivez-vous encore à sortir ?
Qui peut vous remplacer quelques heures ?
Quand avez-vous consulté pour votre propre santé ?
Que se passerait-il demain si vous étiez malade ?
Prendre soin de la personne atteinte d’une maladie neurodégénérative implique aussi de regarder la santé de celui ou celle qui l’accompagne chaque jour.
Une stratégie nationale doit s’appuyer sur le maillage du territoire
Nous devons évidemment continuer à développer la pratique avancée. Les IPA apportent une expertise indispensable. Leur développement doit être soutenu, notamment en neurologie, en gériatrie, en psychiatrie, dans les soins primaires et dans les parcours complexes.
Mais nous commettrions une erreur stratégique si nous attendions d’avoir suffisamment d’IPA pour commencer à organiser le repérage et la prévention à grande échelle.
Avec les infirmières généralistes, nous disposons déjà d’un réseau professionnel considérable. Des infirmières hospitalières. Des infirmières libérales qui entrent chaque jour dans des milliers de domiciles. Des infirmières en EHPAD. Des infirmières de centres de santé. Des infirmières de santé au travail. Des infirmières scolaires. Des infirmières exerçant dans les services de soins et d’accompagnement.
Et des IPA venant compléter ce maillage par une expertise clinique avancée. C’est cet ensemble qu’il faut mettre en mouvement.
Passer d’une stratégie de dispositifs à une stratégie de population
La Stratégie nationale Maladies neurodégénératives 2025-2030 pose les bonnes questions. Comment prévenir davantage ? Comment repérer plus tôt ? Comment préserver l’autonomie ? Comment permettre de vivre à domicile dans de bonnes conditions ? Comment soutenir les aidants ?
La réponse ne pourra pas être uniquement spécialisée. Face à l’ampleur démographique annoncée, nous devons simultanément développer l’expertise et organiser la proximité.
Cela suppose d’intégrer cette dimension dans la consultation infirmière et profiter des nouvelles compétences professionnelles pour construire des parcours plus simples.
Nous avons devant nous une occasion rare.
– Faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention.
– Faire de chaque intervention au domicile une possibilité de repérer une fragilité avant qu’elle ne devienne une rupture.
– Faire de l’infirmière non pas un substitut au neurologue, au gériatre ou au médecin traitant, mais le professionnel de proximité capable de détecter, d’alerter, d’orienter et d’accompagner dans la durée.
Avec 1,6 million de personnes déjà concernées et une progression de plus de 40 % annoncée dans les vingt prochaines années, nous n’avons pas seulement besoin de quelques milliers d’experts supplémentaires. Nous avons besoin de mobiliser les 640.000 infirmières.
C’est à cette condition que les ambitions des axes 2 et 4 pourront véritablement changer d’échelle. Et que la stratégie nationale deviendra une réalité dans la vie quotidienne des personnes et de leurs proches.