Retraites 2027 : désindexation, fiscalité, santé… jusqu’où faire payer les retraités ?

Retraités : après une vie à soigner, jusqu’où faudra-t-il encore payer ?

13 septembre 2026

1.700, 2.000 ou 2.500 euros bruts de retraite par mois : est-on devenu suf­fi­sam­ment « aisé » pour servir de varia­ble d’ajus­te­ment bud­gé­taire ?

Prenons trois anciens soi­gnants. Sarah, infir­mière, per­çoit 1.700 euros de retraite par mois. Nathan, infir­mier hos­pi­ta­lier après une car­rière com­plète, touche 2.000 euros. Françoise, ancienne cadre de santé, dis­pose de 2.500 euros.

Ils ont tra­vaillé qua­rante ans ou davan­tage. De jour comme de nuit. Les diman­ches et les jours fériés. Ils ont cotisé, payé leurs impôts et contri­bué pen­dant toute leur car­rière à notre sys­tème de pro­tec­tion sociale. Ils ne sont pas pau­vres. Mais ils ne sont cer­tai­ne­ment pas riches.

Et pour­tant, à écouter les débats bud­gé­tai­res de cette ren­trée 2026, ils pour­raient à nou­veau être appe­lés à contri­buer : sous-indexa­tion ou désin­dexa­tion des pen­sions, remise en cause de l’abat­te­ment fiscal de 10 %, modi­fi­ca­tion des avan­ta­ges fami­liaux liés à la retraite…

Le gou­ver­ne­ment a com­mu­ni­qué et les arbi­tra­ges ne sont pas encore rendus. Mais une orien­ta­tion appa­raît : faire contri­buer davan­tage les retrai­tés au redres­se­ment des finan­ces publi­ques. Encore faut-il savoir de quels retrai­tés nous par­lons.

A partir de combien devient-on un retraité « aisé » ?

La pen­sion moyenne de droit direct des retrai­tés rési­dant en France était de 1.541 euros nets par mois en 2023, selon la DREES. Derrière cette moyenne se cachent des écarts consi­dé­ra­bles, notam­ment entre les femmes et les hommes.

Mais elle permet déjà de poser une ques­tion : une per­sonne dis­po­sant de 1.700 euros par mois appar­tient-elle vrai­ment à une caté­go­rie pri­vi­lé­giée ? Et celle qui en reçoit 2.000 ?

Le débat devient rapi­de­ment abs­trait lors­que l’on rai­sonne en mil­liards d’euros d’économies. Il l’est beau­coup moins lorsqu’on ouvre le réfri­gé­ra­teur, que l’on règle sa fac­ture d’électricité ou que l’on paie sa com­plé­men­taire santé.

Sarah, 1 700 euros : quand les dépenses essentielles augmentent

Sarah per­çoit 1.700 euros par mois. Son loge­ment, l’ali­men­ta­tion, l’énergie, les assu­ran­ces, sa com­plé­men­taire santé, éventuellement une voi­ture : une grande partie de sa pen­sion est absor­bée avant même qu’elle ait réel­le­ment choisi com­ment la dépen­ser.

Car l’infla­tion moyenne ne raconte qu’une partie de son quo­ti­dien.

Sur les cinq der­niè­res années com­plè­tes, entre 2020 et 2025, les prix ali­men­tai­res ont aug­menté d’envi­ron 25 % selon les don­nées de l’INSEE. L’énergie a connu une évolution encore plus spec­ta­cu­laire : son niveau moyen demeure près de 40 % supé­rieur à celui de 2020. Cela ne signi­fie évidemment pas que chaque retraité a vu sa fac­ture aug­men­ter exac­te­ment dans ces pro­por­tions. Le loge­ment, le chauf­fage et les habi­tu­des de consom­ma­tion dif­fè­rent.

Mais une réa­lité demeure : manger et se chauf­fer coû­tent beau­coup plus cher qu’il y a cinq ans.

Prenons seu­le­ment un ordre de gran­deur. Un panier ali­men­taire qui repré­sen­tait 350 euros men­suels au niveau des prix de 2020 cor­res­pon­drait aujourd’hui à envi­ron 435 euros pour des achats com­pa­ra­bles. Près de 85 euros sup­plé­men­tai­res.

Pour Sarah et ses 1.700 euros de pen­sion, ce n’est pas une ligne dans un tableau économique. C’est une partie de son reste à vivre qui a dis­paru. Et contrai­re­ment à un actif, elle ne peut pas négo­cier une aug­men­ta­tion de salaire pour com­pen­ser.

Nathan, 2 000 euros : un privilégié ?

Nathan a été infir­mier hos­pi­ta­lier. Après une car­rière com­plète, sa pen­sion atteint 2.000 euros. C’est davan­tage que la moyenne. Cela suffit-il à faire de lui un retraité aisé ? Lui aussi a absorbé la hausse de l’ali­men­ta­tion, de l’énergie et de nom­breu­ses dépen­ses quo­ti­dien­nes.

Désormais, une autre menace appa­raît : celle d’une sous-indexa­tion de sa pen­sion. Le méca­nisme parait rela­ti­ve­ment indo­lore sur une feuille Excel. Il l’est beau­coup moins dans la durée.

Si les prix aug­men­tent de 2 % et que sa pen­sion reste gelée, Nathan perd l’équivalent de 40 euros de pou­voir d’achat par mois, soit près de 500 euros sur une année.

Mais sur­tout, cette perte n’est pas ponc­tuelle. Sa pen­sion part d’une base plus faible pour les reva­lo­ri­sa­tions sui­van­tes. Une désin­dexa­tion pro­duit donc des effets cumu­la­tifs. Désindexer une pen­sion, c’est deman­der au retraité de payer pro­gres­si­ve­ment les prix de demain avec le revenu d’hier.

Puis vient la fiscalité

A cette érosion pour­rait s’ajou­ter la remise en cause de l’abat­te­ment fiscal de 10 % appli­ca­ble aux pen­sions. Cela aug­mente le revenu soumis à l’impôt.

Pour Nathan et ses 24.000 euros annuels de pen­sion, cela peut repré­sen­ter plu­sieurs cen­tai­nes d’euros d’impôt sup­plé­men­tai­res selon la com­po­si­tion et les autres reve­nus de son foyer.

Là encore, pré­senté iso­lé­ment, l’effort peut sem­bler limité. Mais le retraité, lui, ne vit pas les mesu­res iso­lé­ment. Il addi­tionne.
Quelques dizai­nes d’euros perdus par la désin­dexa­tion.
Quelques cen­tai­nes d’euros sup­plé­men­tai­res de fis­ca­lité.
La com­plé­men­taire santé qui aug­mente.
Les dépen­ses d’énergie.
L’ali­men­ta­tion.
Les fran­chi­ses médi­ca­les.

A force de consi­dé­rer chaque ponc­tion comme rai­son­na­ble, on finit par oublier de cal­cu­ler leur addi­tion.

Françoise, 2 500 euros : après une carrière de responsabilités

Françoise a com­mencé comme infir­mière avant de deve­nir cadre de santé. Sa retraite atteint 2.500 euros. Elle pour­rait faci­le­ment entrer dans la caté­go­rie des retrai­tés pré­sen­tés comme suf­fi­sam­ment favo­ri­sés pour par­ti­ci­per davan­tage.

Mais ces 2.500 euros ne sont ni un pri­vi­lège, ni un cadeau de l’État, encore moins de « l’argent magi­que ». Cette pen­sion cons­ti­tue un revenu dif­féré, acquis par des décen­nies de tra­vail et financé par les coti­sa­tions socia­les ver­sées tout au long de la car­rière, dans le cadre de notre sys­tème de retraite par répar­ti­tion. Françoise a cotisé hier pour finan­cer les retrai­tés d’alors ; les actifs d’aujourd’hui finan­cent sa pen­sion selon le même prin­cipe de soli­da­rité entre les géné­ra­tions. Sa retraite n’est donc pas une faveur qu’on lui accorde : c’est un droit social cons­truit par le tra­vail et les coti­sa­tions.

Si sa pen­sion était sous-indexée de deux points, la perte de pou­voir d’achat repré­sen­te­rait 50 euros par mois dès la pre­mière année. Une modi­fi­ca­tion de l’abat­te­ment fiscal vien­drait s’y ajou­ter. Et si elle a élevé trois enfants, elle pour­rait également être concer­née par une réforme de la majo­ra­tion fami­liale des pen­sions.

Plusieurs pistes exis­tent. Mais le sens du débat est révé­la­teur. On cher­che suc­ces­si­ve­ment ce qu’il serait pos­si­ble de retran­cher à sa pen­sion, à son avan­tage fiscal ou à ses droits fami­liaux. Rarement ce qu’il fau­drait faire pour pré­ser­ver son pou­voir d’achat après qua­rante années de coti­sa­tions.

Et maintenant, se soigner coûte davantage

Il manque pour­tant une donnée essen­tielle à cette dis­cus­sion : Sarah, Nathan et Françoise vieillis­sent. Avec l’âge, les besoins de santé aug­men­tent.

Or les retrai­tés subis­sent paral­lè­le­ment l’aug­men­ta­tion des fran­chi­ses et par­ti­ci­pa­tions, les trans­ferts vers les com­plé­men­tai­res et les pro­jets de dérem­bour­se­ment.

La fran­chise est déjà de 1 euro par boîte de médi­ca­ments et par acte para­mé­di­cal. La par­ti­ci­pa­tion for­fai­taire atteint 2 euros par consul­ta­tion médi­cale, ana­lyse bio­lo­gi­que ou examen radio­lo­gi­que.

Et une nou­velle étape est désor­mais actée : à comp­ter du 1er octo­bre 2026, le pla­fond annuel des fran­chi­ses médi­ca­les res­tant à la charge de l’assuré pas­sera de 100 à 140 euros. Autrement dit, le pla­fond aug­mente de 40 %.

Pris iso­lé­ment, on pourra encore pré­sen­ter ces sommes comme modes­tes. Mais une per­sonne âgée atteinte de plu­sieurs mala­dies chro­ni­ques ne consomme pas une boîte de médi­ca­ments et une consul­ta­tion par an.

Elle cumule trai­te­ments, exa­mens, consul­ta­tions, soins infir­miers et par­fois trans­ports sani­tai­res. Pour elle, le pla­fond n’est pas théo­ri­que. Et sur­tout, cette aug­men­ta­tion inter­vient dans un contexte où d’autres trans­ferts de dépen­ses de santé vers les ména­ges sont envi­sa­gés.

La DREES a montré en 2026 qu’un dérem­bour­se­ment par­tiel des soins ne pro­duit pas les mêmes effets selon les reve­nus : rap­porté au niveau de vie, l’effort peut être deux fois plus impor­tant pour les ména­ges modes­tes que pour les ména­ges aisés.

Car dérem­bour­ser une dépense de santé ne la fait pas dis­pa­raî­tre. Cela change sim­ple­ment celui qui la paie. Le patient direc­te­ment ou sa com­plé­men­taire, qui réper­cute ensuite une partie de la dépense dans ses coti­sa­tions.

Manger, se chauffer, se soigner

C’est ici que se trouve pro­ba­ble­ment le véri­ta­ble indi­ca­teur du niveau de vie des retrai­tés. Pas seu­le­ment : « Combien per­ce­vez-vous chaque mois ? »

Mais plutôt : « Après avoir mangé, chauffé votre loge­ment et payé ce qui est néces­saire pour vous soi­gner, com­bien vous reste-t-il ? »

Ces trois verbes devraient être au cœur du débat. Manger. Se chauf­fer. Se soi­gner.
On peut dif­fé­rer l’achat d’un télé­vi­seur.
On peut conser­ver sa voi­ture une année sup­plé­men­taire.
On peut renon­cer aux vacan­ces.

Mais on ne peut dura­ble­ment renon­cer à ces trois besoins essen­tiels. Or, nous avons vu qu’en cinq ans, l’ali­men­ta­tion a aug­menté d’envi­ron 25 % et le niveau moyen des prix de l’énergie de près de 40 % entre 2020 et 2025.

A cette hausse déjà absor­bée s’ajou­tent pro­gres­si­ve­ment les dépen­ses de santé. Et c’est pré­ci­sé­ment main­te­nant que l’on envi­sage de deman­der un nouvel effort aux retrai­tés.

Le risque d’une triple peine

Voilà pour­quoi le débat ne peut pas être réduit à une seule mesure. Il faut regar­der leur effet cumu­la­tif.

Première peine : l’érosion du pou­voir d’achat pro­vo­quée par l’aug­men­ta­tion des dépen­ses indis­pen­sa­bles.

Deuxième peine : le trans­fert pro­gres­sif de cer­tai­nes dépen­ses de santé vers les patients et leurs com­plé­men­tai­res.

Troisième peine demain : une pen­sion moins bien indexée et une fis­ca­lité poten­tiel­le­ment alour­die.

Pour Sarah, Nathan ou Françoise, ce ne sont pas trois poli­ti­ques publi­ques dif­fé­ren­tes. C’est le même compte ban­caire à la fin du mois.

Les anciens soignants savent ce que signifie la solidarité

Il serait évidemment exces­sif de sou­te­nir que les retrai­tés ne doi­vent jamais contri­buer à l’effort col­lec­tif. Nos trois soi­gnants ont pré­ci­sé­ment passé leur vie pro­fes­sion­nelle à faire vivre cette soli­da­rité.

La France peut vou­loir maî­tri­ser ses comp­tes publics. Et chacun peut être appelé à par­ti­ci­per à cet effort selon ses capa­ci­tés. Mais c’est jus­te­ment la notion de capa­cité contri­bu­tive qui doit nous inter­ro­ger.

Une pen­sion men­suelle ne dit pas tout d’une situa­tion économique.
Elle ne dit rien d’un loyer res­tant à payer.
Elle ne dit rien du coût d’une com­plé­men­taire santé.
Elle ne dit rien d’un conjoint dépen­dant.
Elle ne dit rien non plus de l’aide finan­cière appor­tée aux enfants et petits-enfants.

Confondre pen­sion et richesse serait donc une pro­fonde erreur.

Ne transformons pas les retraités en variable d’ajustement

Il existe enfin un risque poli­ti­que et social : oppo­ser les géné­ra­tions.
Les actifs contre les retrai­tés.
Les jeunes contre les « boo­mers ».
Ceux qui tra­vaillent contre ceux qui auraient pré­ten­du­ment béné­fi­cié d’un sys­tème trop géné­reux.
Cette oppo­si­tion est sté­rile.

Les retrai­tés d’aujourd’hui sont ceux qui ont financé les pen­sions de leurs aînés, élevé leurs enfants, cotisé à l’Assurance mala­die et contri­bué pen­dant plu­sieurs décen­nies au finan­ce­ment des ser­vi­ces publics. Et beau­coup conti­nuent d’aider finan­ciè­re­ment leur famille ou de faire vivre le tissu asso­cia­tif.

La soli­da­rité natio­nale ne peut fonc­tion­ner dura­ble­ment si chaque géné­ra­tion est dési­gnée à son tour comme res­pon­sa­ble des dif­fi­cultés col­lec­ti­ves.

Sarah avec ses 1.700 euros, Nathan avec ses 2.000 euros et Françoise avec ses 2.500 euros ne deman­dent pas un pri­vi­lège. Ils deman­dent que l’on regarde l’ensem­ble de ce qu’ils paient avant de déci­der de ce qu’ils pour­raient encore payer.

Car après une vie passée à soi­gner les autres, perdre pro­gres­si­ve­ment son pou­voir d’achat n’est pas une abs­trac­tion bud­gé­taire. C’est par­fois renon­cer aux vacan­ces. Puis réduire le chauf­fage. Choisir une com­plé­men­taire moins pro­tec­trice. Reporter des soins den­tai­res ou l’achat de nou­vel­les lunet­tes. Et pro­gres­si­ve­ment réduire tout ce qui permet encore une vie sociale.

Manger n’est pas une niche fis­cale.
Se chauf­fer n’est pas un avan­tage acquis.
Se soi­gner n’est pas un pri­vi­lège.

Et per­ce­voir 1.700, 2.000 ou même 2.500 euros de retraite après une car­rière com­plète ne fait pas de vous un nanti. Avant de deman­der un nouvel effort aux retrai­tés, il serait donc juste de com­men­cer par mesu­rer tous ceux qu’ils ont déjà sup­por­tés.

La ques­tion n’est pas de savoir si les retrai­tés doi­vent par­ti­ci­per à la soli­da­rité natio­nale. Ils y par­ti­ci­pent depuis toute une vie. La ques­tion est de savoir jusqu’où il est juste de leur deman­der encore de payer.

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