Le désert médical cache-t-il un désert infirmier ?
5 octobre 2026
On parle depuis vingt ans des déserts médicaux. Et si nous avions oublié de regarder les déserts infirmiers ? La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant posée par les chiffres. En juillet 2026, la DREES a publié de nouvelles données sur l’accessibilité aux soins de premier recours. Elles permettent de mesurer non seulement le nombre de professionnels disponibles, mais aussi leur activité, leur proximité et les besoins de la population selon son âge.
Et le résultat concernant les infirmiers mérite que l’on s’y arrête. En 2024, l’accessibilité moyenne aux infirmiers en ville s’établit à 154,8 équivalents temps plein pour 100.000 habitants. Elle a diminué de 0,8 % en un an.
Mais le chiffre le plus spectaculaire est ailleurs. Les 10 % de Français vivant dans les territoires les moins bien dotés disposent d’une accessibilité moyenne de 57,1 ETP infirmiers pour 100.000 habitants.
Pour les 10 % les mieux dotés, elle atteint 346,6. Soit 6 fois plus. A titre de comparaison, ce rapport entre territoires les mieux et les moins bien dotés est de 4,3 pour les médecins généralistes.
Autrement dit, selon cet indicateur de la DREES, les inégalités territoriales d’accessibilité sont encore plus fortes pour les infirmiers que pour les médecins généralistes. Voilà qui devrait changer notre manière de parler des déserts sanitaires.
Un désert sanitaire ne se résume pas à l’absence de médecin
Pendant des années, nous avons presque exclusivement regardé l’accès aux soins à travers une question : « Peut-on trouver un médecin ? » Cette question reste évidemment essentielle.
Mais elle est devenue insuffisante. Car la santé d’une population ne se résume pas à l’accès au diagnostic médical ou à une ordonnance.
L’accès aux soins, c’est aussi pouvoir faire surveiller une plaie chronique. Accompagner un diabète. Sécuriser un traitement. Prévenir une chute. Repérer une dénutrition. Détecter une aggravation clinique. Être vacciné. Recevoir une éducation à la santé. Prévenir une décompensation. Accompagner une personne âgée afin qu’elle puisse continuer à vivre chez elle.
Et la professionnelle qui entre réellement au domicile est l’infirmière.
Le désert sanitaire peut donc prendre une forme moins visible que la fermeture d’un cabinet médical. Il commence aussi lorsqu’une personne âgée ne trouve plus d’infirmière disponible. Lorsqu’un cabinet ne peut plus accepter de nouveaux patients. Lorsque les tournées s’allongent. Lorsque les kilomètres absorbent une part croissante du temps professionnel. Lorsque certains soins deviennent difficiles à organiser faute de temps disponible.
Un désert infirmier n’est pas nécessairement un territoire sans infirmières. C’est aussi un territoire dans lequel la présence infirmière devient insuffisante au regard des besoins de sa population.
Il faut passer de la démographie professionnelle à la démographie des besoins
L’indicateur d’accessibilité potentielle localisée ne mesure pas l’ensemble des infirmières présentes sur un territoire. Il porte sur les infirmiers libéraux et ceux exerçant en centres de santé. Il prend notamment en compte leur niveau d’activité, la distance et les besoins relatifs de la population selon son âge.
C’est donc d’abord l’accessibilité aux quelque 140.000 infirmiers libéraux qui est en jeu.
Mais la réponse infirmière d’un territoire ne s’arrête évidemment pas aux cabinets libéraux. Des infirmières interviennent également au domicile dans les SSIAD, en hospitalisation à domicile, dans les centres de santé, les services de PMI, les équipes mobiles, les établissements médico-sociaux ou certains dispositifs territoriaux de prévention et de coordination.
Et c’est précisément pourquoi nous devons aller plus loin que le simple décompte des professionnels.
Il faut passer de la démographie professionnelle à la démographie des besoins.
La bonne question n’est pas seulement : combien y a-t-il d’infirmières sur ce territoire ? Elle est : les ressources infirmières disponibles permettent-elles de répondre aux besoins de santé de la population qui y vit ? Car deux territoires comptant le même nombre d’infirmières peuvent connaître des situations radicalement différentes.
Un territoire vieillissant, avec de nombreuses personnes vivant seules, une forte prévalence des maladies chroniques, des distances importantes, peu de transports collectifs et une faible densité médicale n’a évidemment pas les mêmes besoins qu’une métropole jeune, dense et fortement équipée.
Il faut donc croiser la démographie infirmière avec l’âge, la perte d’autonomie, les maladies chroniques, la précarité, l’isolement, les distances, mais aussi l’offre médicale, pharmaceutique, hospitalière et médico-sociale disponible.
Ne plus seulement cartographier des professionnels, mais bien cartographier des besoins et organiser les ressources pour y répondre.
Pas de virage domiciliaire sans professionnels au domicile
Cette question devient urgente parce que notre système de santé évolue rapidement. Nous raccourcissons les durées d’hospitalisation. Nous développons la chirurgie et la médecine ambulatoires. Nous souhaitons éviter les hospitalisations inutiles. Nous voulons permettre aux personnes âgées de vivre le plus longtemps possible chez elles.
Dans le même temps, la population vieillit et les maladies chroniques occupent une place croissante. Selon les projections de l’Insee et de la DREES, plus de 2 millions de personnes âgées étaient déjà en perte d’autonomie en 2021. Elles pourraient être près de 2,8 millions dans les années 2050.
L’évolution sera particulièrement rapide au cours de cette décennie : entre 2021 et 2031, le nombre de personnes âgées de 75 à 84 ans augmenterait de 49 %.
Ces personnes auront besoin de médecins. Mais elles auront aussi besoin de surveillance clinique, de prévention, d’éducation thérapeutique, de coordination, de soins techniques et d’accompagnement de leur autonomie. Bref, elles auront besoin d’infirmières.
Le virage domiciliaire ne peut donc pas être seulement un virage budgétaire ou organisationnel. Il n’existe pas de virage domiciliaire sans professionnels pour aller au domicile.
La réforme infirmière change profondément l’équation
Cette géographie des soins prend une dimension nouvelle depuis la loi du 27 juin 2025. Le législateur a explicitement reconnu la participation de l’infirmier aux soins de premier recours. La prévention, le dépistage, l’éducation à la santé, l’éducation thérapeutique, l’orientation et la coordination font pleinement partie de ses missions.
La consultation infirmière est désormais reconnue. Les capacités de prescription ont été élargies. L’infirmier référent doit permettre un meilleur suivi des patients atteints d’affections de longue durée. Et l’accès direct ouvre une perspective nouvelle dans l’organisation des parcours.
Ce changement est majeur. Tant que l’infirmière était politiquement considérée essentiellement comme la professionnelle exécutant une prescription médicale, sa répartition territoriale pouvait apparaître comme un sujet secondaire de démographie sanitaire.
Ce raisonnement n’est plus tenable. Dès lors que l’infirmière est reconnue comme professionnelle de premier recours, son accessibilité territoriale devient une question de santé publique. Et donc une question politique.
Des consultations nouvelles… mais accessibles où ?
Le ministère et l’Assurance Maladie prévoient justement le développement progressif de consultations infirmières entre 2026 et 2028. Deux premières consultations doivent être déployées en 2026 : l’une autour de l’instauration d’un traitement initial par insuline chez une personne atteinte de diabète de type 2 ; l’autre dans le cadre du suivi d’un bilan de prévention. Il est indispensable que d’autres suivent !
L’infirmier référent pour les personnes atteintes d’une affection de longue durée doit également renforcer le suivi des patients qui nécessitent une coordination plus importante.
Ces évolutions sont positives. Mais elles font apparaître une contradiction majeure.
Créer de nouveaux droits d’accès à l’infirmière ne suffit pas si l’infirmière n’est pas accessible sur le territoire. Une consultation reconnue par les textes mais indisponible localement reste un droit théorique. Une nouvelle compétence sans professionnel disponible pour l’exercer ne réduit aucune inégalité.
Et l’accès direct ne sera véritablement un progrès que si nous nous demandons simultanément : accès direct à qui, où et dans quels délais ?
La France reconnaît déjà qu’il existe un problème de répartition
Il serait toutefois faux de prétendre que rien n’a été fait. Depuis de nombreuses années, l’installation des infirmiers libéraux est régulée. Des territoires sont classés en zones « très sous-dotées », « sous-dotées », intermédiaires, « très dotées » ou « sur-dotées ».
Dans les zones sur-dotées, le conventionnement d’un nouvel infirmier est en principe conditionné au départ d’un autre professionnel. À l’inverse, des aides existent pour favoriser l’installation et surtout le maintien des infirmiers dans les territoires les plus fragiles.
Le principe est donc déjà reconnu : la présence globale d’un grand nombre d’infirmières en France ne garantit pas leur bonne répartition. Mais la réforme de la profession oblige maintenant à aller plus loin.
Le zonage infirmier a historiquement été construit autour d’une activité essentiellement fondée sur des actes prescrits. Or nous demandons désormais aux infirmières davantage de prévention, de consultation, de surveillance clinique, d’éducation à la santé, de coordination, de suivi des maladies chroniques et de premier recours. Nous ne pouvons pas construire la démographie infirmière de demain avec la cartographie des missions d’hier.
Les fragilités territoriales se cumulent
Il existe enfin un risque majeur à continuer de raisonner profession par profession. Le territoire qui manque de médecins peut également manquer d’infirmières, de kinésithérapeutes, de sages-femmes, de pharmaciens, d’aides à domicile ou de structures médico-sociales.
Et les difficultés peuvent se renforcer mutuellement. Moins de médecins signifie davantage de difficultés pour organiser certains parcours. Moins d’infirmières peut conduire à des prises en charge plus tardives, davantage de déplacements, des sorties hospitalières plus complexes ou des hospitalisations qui auraient parfois pu être évitées.
La véritable unité de mesure devrait donc devenir le besoin de santé de la population et la capacité collective d’un territoire à y répondre. Car lorsque plusieurs maillons disparaissent simultanément, nous ne sommes plus seulement face à un désert médical ou infirmier. Nous sommes face à un désert de santé.
Faire de la présence infirmière un outil d’égalité territoriale
Nous disposons pourtant d’un atout considérable : le maillage infirmier. Les infirmières sont présentes dans les cabinets libéraux, les hôpitaux, les centres de santé, les établissements médico-sociaux, les SSIAD, l’HAD, les PMI, les écoles, les entreprises et au domicile.
Elles voient parfois les personnes que le système de santé ne voit plus, ou qu’il voit trop tard. Elles entrent chez les personnes âgées isolées. Elles rencontrent régulièrement les personnes atteintes de maladies chroniques. Elles peuvent repérer une aggravation clinique avant qu’elle ne conduise aux urgences. Elles peuvent identifier une fragilité, expliquer un traitement, prévenir une chute, vérifier une vaccination, orienter vers un autre professionnel.
Elles peuvent faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention. A condition d’être suffisamment nombreuses, disponibles et correctement réparties.
La réponse aux déserts médicaux ne consiste évidemment pas à remplacer les médecins par des infirmières. Ce serait une mauvaise réponse à une vraie question. L’enjeu est de construire une organisation dans laquelle chaque profession exerce pleinement ses compétences, au bon endroit et au bon moment, et dans laquelle la proximité infirmière devient l’un des leviers de l’accès aux soins.
Cela suppose aussi d’aller vers plutôt que de toujours faire venir.
Ne plus seulement cartographier les médecins
Pendant longtemps, nous avons considéré la démographie infirmière principalement comme un problème professionnel. Nous devons désormais la considérer comme un enjeu pour la population.
Car derrière les statistiques se trouvent des situations très concrètes. Une personne âgée qui veut rester chez elle. Un patient diabétique qui doit apprendre à gérer son traitement. Une personne atteinte de cancer qui revient à domicile. Une plaie qui nécessite une surveillance. Une vaccination qui pourrait être réalisée immédiatement. Une fragilité détectée avant qu’elle ne devienne une urgence.
La DREES nous adresse finalement un avertissement simple : l’égalité territoriale d’accès aux soins ne peut plus être pensée uniquement à partir de la carte des médecins. Les 10 % de Français vivant dans les territoires les mieux dotés disposent aujourd’hui d’une accessibilité infirmière 6 fois supérieure à celle des 10 % les moins bien dotés. Ce chiffre devrait nous interpeller collectivement.
La France vient de reconnaître la consultation infirmière, le premier recours, l’infirmier référent, de nouvelles capacités de prescription et de nouvelles possibilités d’accès direct.
Il faut maintenant franchir l’étape suivante. Cesser d’empiler des cartes professionnelles séparées pour construire une véritable cartographie territoriale des besoins de santé et des ressources capables d’y répondre.
Et poser une question très simple : ces nouvelles compétences infirmières seront-elles réellement accessibles à tous les Français, quel que soit leur code postal ?
Car après avoir passé vingt ans à cartographier les déserts médicaux, il serait paradoxal de découvrir trop tard que nous avons laissé se développer, à côté d’eux, des déserts infirmiers. Et, plus largement encore, des déserts de santé.