Après les malades, le gouvernement cible désormais les victimes d’accidents du travail
30 juillet 2026
Alerte ! Être malade coûte de plus en plus cher. Être blessé par son travail pourrait bientôt coûter davantage encore. Après le doublement des franchises médicales et des participations forfaitaires, après la baisse du plafond des indemnités journalières pour maladie, après les projets de moindre remboursement de certains médicaments, soins dentaires ou transports sanitaires, une nouvelle ligne rouge pourrait être franchie.
Le gouvernement demande désormais 800 millions d’euros d’économies à la branche accidents du travail-maladies professionnelles, dite AT-MP.
Parmi les pistes envisagées figure la fiscalisation intégrale des indemnités journalières versées aux salariés victimes d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle. Ces indemnités ne sont actuellement soumises à l’impôt sur le revenu que pour la moitié de leur montant. L’autre moitié demeure exonérée.
Une seconde mesure consisterait à abaisser le plafond de rémunération retenu pour leur calcul, avec l’hypothèse d’un plafond fixé à 1,8 fois le SMIC.
Le salarié pourrait ainsi subir une double peine : une indemnisation réduite pendant son arrêt, puis une augmentation de son revenu imposable.
Un accident du travail n’est pas un arrêt de confort
Un accident du travail n’est pas une convenance personnelle. Une maladie professionnelle n’est pas un choix. Et les indemnités versées ne constituent ni une prime ni un avantage fiscal. Elles concernent une personne dont la santé a été altérée par son activité professionnelle.
Une infirmière agressée dans un service d’urgences. Une aide-soignante souffrant d’une lombalgie après des années de manutention de patients dépendants. Un salarié exposé à l’amiante, aux pesticides, au bruit ou à des substances cancérogènes. Un professionnel victime d’une chute, d’un accident de trajet, d’un trouble musculosquelettique ou d’un épuisement reconnu comme imputable au travail.
Dans chacun de ces cas, l’arrêt doit être médicalement justifié. Le caractère professionnel de l’accident ou de la maladie fait ensuite l’objet d’une procédure encadrée par l’Assurance maladie.
Nous sommes donc très loin du soupçon d’« abus » régulièrement entretenu dans le débat public. Les personnes concernées ont été examinées. Leur incapacité de travailler a été constatée. Le lien avec le travail a été déclaré, instruit et reconnu selon des règles institutionnelles.
Les présenter implicitement comme une variable d’ajustement budgétaire est profondément injuste.
Une indemnité qui répare aussi un préjudice
Les indemnités journalières AT-MP obéissent aujourd’hui à des règles plus protectrices que les indemnités d’un arrêt maladie ordinaire. Cette différence de traitement n’est pas un privilège.
Elle traduit une responsabilité particulière : lorsque le dommage trouve son origine dans le travail, la collectivité reconnaît qu’il ne peut être traité comme une maladie sans lien avec l’activité professionnelle.
La fiscalité en tient également compte. Aujourd’hui, seule la moitié des indemnités journalières AT-MP est imposable. Les services fiscaux précisent que ces indemnités sont exonérées d’impôt sur le revenu à hauteur de 50 %. Cette exonération partielle repose sur une distinction essentielle.
Une partie de l’indemnité remplace le salaire qui n’est plus versé. Mais une autre partie compense le préjudice subi par la victime : la douleur, les limitations fonctionnelles, la désorganisation de la vie familiale, l’incertitude professionnelle et, parfois, les séquelles durables.
Fiscaliser intégralement ces indemnités reviendrait à nier cette dimension réparatrice. Cela reviendrait à considérer que l’argent perçu après un accident du travail est un revenu comme un autre. Il ne l’est pas.
Faire payer la victime plutôt que prévenir le risque
La branche AT-MP occupe une place singulière dans notre protection sociale. Elle est financée par les employeurs. Elle assure trois fonctions complémentaires : prévenir les risques professionnels, indemniser les victimes et responsabiliser les entreprises à travers une tarification liée, au moins en partie, à leur sinistralité.
Son principe est clair : le coût des dommages provoqués par le travail ne doit pas être transféré aux personnes qui les subissent.
Or les mesures envisagées inversent cette logique.
Au lieu d’agir prioritairement sur les causes des accidents et des maladies professionnelles, on réduit les droits des victimes.
Au lieu de renforcer la prévention, l’organisation du travail, les effectifs, l’ergonomie des postes et le suivi de santé, on cherche une économie rapide sur les revenus de ceux qui sont déjà fragilisés.
Au lieu d’interroger la responsabilité des organisations, on fiscalise davantage la personne accidentée.
Ce choix est d’autant plus contestable que la branche AT-MP est alimentée par des cotisations patronales précisément destinées à couvrir les conséquences des risques professionnels. Elle ne peut pas devenir une réserve financière permettant de compenser les déséquilibres provoqués ailleurs.
La santé au travail ne doit pas financer le désengagement de la solidarité nationale.
Les soignants seraient directement concernés
Les professionnels de santé savent ce que signifie travailler avec un corps usé. Les troubles musculosquelettiques, les accidents d’exposition au sang, les agressions, les chutes, les lombalgies, les traumatismes psychologiques et l’épuisement professionnel ne sont pas des risques abstraits.
Ils touchent chaque jour des infirmières, des aides-soignantes, des agents hospitaliers et des professionnels du médico-social. Ces métiers sont très majoritairement féminins. Ils associent contraintes physiques, charge mentale, horaires atypiques, travail de nuit, exposition aux violences et responsabilité permanente envers des personnes vulnérables.
Lorsqu’une aide-soignante ne peut plus se relever après avoir mobilisé seule un patient dépendant, ce n’est pas son corps qui a échoué. C’est souvent l’organisation qui n’a pas mis à sa disposition les effectifs, le matériel et le temps nécessaires.
Lorsqu’une infirmière est agressée dans un service sous tension, elle ne doit pas découvrir ensuite que son indemnisation sera plafonnée et davantage imposée.
Une société digne ne présente pas la facture de l’accident à celui qui en porte déjà les blessures.
Une nouvelle étape dans la taxation de la maladie
Cette mesure ne peut pas être isolée du mouvement général engagé depuis plusieurs années.
Les personnes malades paient déjà davantage avec les franchises sur les médicaments, les actes infirmiers et les transports sanitaires. Les participations forfaitaires ont également augmenté. Le plafond de rémunération retenu pour calculer les indemnités journalières de maladie a été abaissé de 1,8 à 1,4 SMIC au 1er avril 2025. D’autres diminutions de remboursement sont envisagées.
À chaque étape, le même argument revient : responsabiliser les assurés et maîtriser les dépenses.
Mais une personne victime d’un cancer professionnel, d’un accident de chantier ou d’une agression au travail n’a pas à être « responsabilisée » pour le dommage qu’elle subit.
La responsabilité doit d’abord peser sur ceux qui organisent le travail et sur les pouvoirs publics chargés de protéger la santé des travailleurs.
Additionnées, ces mesures dessinent une politique inquiétante : faire progressivement supporter le coût de la maladie par les malades et celui des risques professionnels par leurs victimes.
Prévenir plutôt que pénaliser
La progression des dépenses liées aux arrêts de travail doit être analysée. Mais elle ne peut pas être combattue en réduisant mécaniquement les droits.
Elle doit conduire à examiner l’évolution de l’état de santé de la population active, le vieillissement des travailleurs, l’intensification du travail, les sous-effectifs, les expositions professionnelles, les risques psychosociaux et les difficultés d’accès à la prévention et aux soins.
Une politique sérieuse devrait renforcer les services de prévention et de santé au travail, développer la prévention primaire, améliorer la déclaration des maladies professionnelles et accompagner réellement le retour à l’emploi.
Elle devrait également investir dans les infirmières de santé au travail, dont le rôle est essentiel pour repérer les risques, conduire des actions de prévention, éduquer à la santé, suivre les salariés exposés et intervenir avant que les dommages ne deviennent irréversibles.
Chaque accident évité protège une personne, sa famille et ses collègues. Il réduit également les dépenses de santé, les arrêts prolongés, les incapacités et les désinsertions professionnelles.
La véritable économie se trouve dans la prévention. Pas dans l’impôt prélevé sur le revenu d’une victime.
La réparation n’est pas une faveur
Notre système de protection sociale s’est construit sur une idée simple : lorsque le travail blesse ou rend malade, la société doit protéger et réparer.
Cette protection ne constitue ni une générosité excessive ni un avantage indu. Elle forme le socle du contrat social entre les travailleurs, les employeurs et la collectivité.
Fiscaliser intégralement les indemnités journalières AT-MP et en réduire le plafond reviendrait à rompre cet équilibre au détriment des personnes les plus fragilisées.
Le gouvernement doit retirer ces mesures. Les comptes sociaux doivent être redressés, mais pas sur le dos de celles et ceux dont le corps ou la santé ont déjà payé le prix du travail.
Après l’accident, la maladie et la perte de revenu, la République ne doit pas ajouter une sanction fiscale.