Vaccination : aller vers plutôt que faire venir, rôle des infirmières en prévention
12 septembre 2026
Autoriser une infirmière à vacciner est une chose. Lui permettre d’avoir le vaccin disponible lorsqu’elle rencontre le patient en est une autre. Entre une recommandation vaccinale et une vaccination réellement effectuée, il existe parfois un parcours étonnamment long : identifier le besoin, obtenir le vaccin, aller à la pharmacie, prendre ou attendre un rendez-vous, revenir vers un professionnel…
A chaque étape supplémentaire, nous créons une possibilité d’oubli, de report ou de renoncement. Et ceux que nous risquons de perdre en chemin sont souvent ceux que nous devrions protéger en priorité : personnes âgées, malades chroniques, personnes dépendantes, isolées, précaires ou ayant des difficultés à se déplacer.
La publication, le 9 septembre, de l’avis de la Haute Autorité de santé sur le projet de décret permettant notamment aux infirmiers libéraux de s’approvisionner et de détenir des vaccins en vue de leur administration pourrait donc sembler très technique. Elle touche en réalité à une question fondamentale de santé publique : comment transformer une compétence vaccinale en accès réel à la vaccination ?
La France vaccine encore insuffisamment ceux qui en ont le plus besoin
Le constat dressé en septembre 2026 par la Cour des comptes est préoccupant. Pour la campagne 2025-2026, la couverture contre la grippe n’atteint que 50 % des personnes ciblées. Elle est de 57 % chez les 65 ans et plus, mais tombe à seulement 29 % chez les moins de 65 ans présentant un risque de forme sévère. Ce déficit de prévention a des conséquences très concrètes.
La Cour estime que les épidémies de grippe représentent en moyenne 2,5 millions de consultations et 9 000 à 10 000 décès associés, dont 90 % chez les personnes de 65 ans et plus. Elles participent également chaque hiver à la saturation des urgences. Le coût des hospitalisations directement associées à la grippe atteint en moyenne 79 millions d’euros par saison, sans même intégrer toutes les conséquences indirectes, notamment cardiovasculaires ou les pertes d’autonomie après hospitalisation.
La vaccination n’est donc pas seulement une affaire individuelle. Elle constitue une politique de prévention, de réduction de la mortalité évitable et de préservation de notre système de soins.
Faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention
La stratégie nationale « Vaccination et immunisation 2025-2030 » utilise une formule particulièrement intéressante : « multiplier les opportunités vaccinales tout au long de la vie ». Son principe est simple : vérifier le statut vaccinal et envisager un rattrapage à l’occasion des rendez-vous de santé. L’objectif affiché par le ministère est que chaque rencontre avec un professionnel puisse renforcer la prévention.
La Cour des comptes rappelle à ce propos l’approche britannique Make every contact count : faire en sorte que chaque contact compte. Une rencontre avec un professionnel ne doit pas être limitée au seul motif qui l’a provoquée ; elle peut aussi constituer une occasion de promouvoir la santé, notamment par la vaccination.
Appliquons maintenant cette logique à l’exercice infirmier. Une infirmière intervient chez une personne de 78 ans pour un pansement. Elle rencontre trois fois par semaine un patient diabétique. Elle accompagne quotidiennement une personne atteinte d’insuffisance cardiaque. Elle soigne une personne dépendante qui ne quitte pratiquement plus son domicile.
Pourquoi ces rencontres ne deviendraient-elles pas aussi des occasions de prévention ?
Vérifier le statut vaccinal.
Repérer une vaccination manquante.
Expliquer son intérêt.
Écouter les interrogations ou les hésitations.
Vérifier les conditions de réalisation.
Recueillir le consentement.
Et, lorsque cela est indiqué et possible, vacciner immédiatement. C’est cela, faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention.
Le vaccin doit pouvoir être là lorsque l’occasion se présente
C’est précisément ce qui donne tout son intérêt au projet sur lequel la HAS vient de rendre son avis. Car reconnaître la compétence vaccinale d’un professionnel sans lui permettre de disposer du vaccin peut maintenir une rupture dans le parcours.
Prenons le domicile. L’infirmière identifie qu’une personne vulnérable devrait être vaccinée. Mais le vaccin n’est pas disponible. Il faut alors organiser son acquisition, demander au patient ou à son entourage de passer à la pharmacie, puis attendre une nouvelle intervention pour réaliser l’injection.
Pour une personne autonome, ces quelques étapes peuvent paraître anodines. Pour une personne de 85 ans vivant seule, un patient atteint de plusieurs maladies chroniques, une personne handicapée ou quelqu’un disposant de peu de ressources, elles peuvent devenir autant d’obstacles.
Une prévention accessible est une prévention qui réduit le nombre d’étapes nécessaires pour en bénéficier. Le ministère lui-même inscrit désormais la mise à disposition de stocks de vaccins chez les professionnels de santé de ville parmi les moyens de simplifier l’accès à la vaccination.
Aller vers plutôt que faire venir
C’est sans doute le changement de perspective le plus important. Notre système de prévention reste encore largement organisé autour d’un principe implicite : faire venir.
Venir au cabinet. Venir à la pharmacie. Venir au centre de vaccination. Venir à l’hôpital. Prendre rendez-vous. Se déplacer. Ces portes d’entrée sont indispensables et complémentaires. Mais elles ne suffisent pas. Car ceux qui se déplacent le moins facilement sont parfois précisément ceux qui cumulent les facteurs de vulnérabilité.
Or les infirmières disposent d’un atout considérable : elles vont déjà vers eux.
Le domicile constitue à cet égard un espace de santé publique encore insuffisamment considéré. L’infirmière n’y rencontre pas seulement une plaie, une glycémie ou un traitement injectable. Elle rencontre une personne dans son environnement réel, avec ses maladies chroniques, son autonomie, ses fragilités, ses connaissances, ses interrogations et parfois son isolement.
Cette proximité permet de repérer ce qu’un parcours organisé uniquement autour de consultations programmées peut laisser échapper. Le ministère inscrit d’ailleurs explicitement le renforcement des actions d’« aller vers » parmi les moyens d’atteindre les publics précaires et éloignés du soin. Pourquoi ne pas faire de cette logique une composante ordinaire de l’exercice infirmier ?
Réduire les inégalités de prévention
L’enjeu dépasse largement la commodité du parcours. La Cour des comptes porte un jugement sévère sur ce point : si la politique vaccinale a contribué à réduire certaines inégalités territoriales, elle n’a pas obtenu les mêmes résultats concernant les inégalités sociales.
Les personnes issues des milieux défavorisés restent moins bien couvertes pour certaines vaccinations. Les dispositifs destinés aux personnes éloignées des soins sont nombreux mais insuffisamment évalués, et les initiatives efficaces sont trop peu identifiées et reproduites.
C’est ici que l’aller-vers prend tout son sens. Il ne s’agit plus d’affirmer que chacun dispose théoriquement de la même possibilité de se faire vacciner. Il s’agit de se demander si chacun dispose réellement des mêmes possibilités d’y accéder.
L’égalité propose la vaccination à tous. L’équité organise davantage d’accessibilité pour ceux qui rencontrent davantage d’obstacles.
Mais l’infirmière ne doit pas devenir un simple distributeur de vaccins
Faire de l’infirmière un point d’accès à la prévention ne signifie évidemment pas réduire la vaccination à une injection. C’est même l’inverse.
Une vaccination de qualité suppose une démarche clinique : connaître les recommandations, apprécier la situation de la personne, vérifier les antécédents et les éventuelles contre-indications, informer de façon compréhensible, répondre aux questions, respecter le refus éventuel, assurer l’administration dans de bonnes conditions et garantir la traçabilité.
Cette dimension relationnelle est particulièrement importante dans un contexte d’hésitation vaccinale. La Cour relève qu’en 2024, quatre adultes sur cinq demeuraient globalement favorables à la vaccination, mais que la proportion de personnes très favorables avait chuté de dix points en un an. L’adhésion est également moins importante parmi les personnes aux revenus et niveaux de diplôme les plus faibles.
La réponse ne peut donc pas être seulement logistique. Avoir le vaccin disponible ne dispense jamais de prendre le temps d’expliquer. Et c’est précisément parce que les infirmières construisent souvent une relation suivie avec les personnes qu’elles accompagnent qu’elles peuvent contribuer à cette prévention fondée sur l’information et la confiance.
Une simplification qui doit rester sûre
Pouvoir détenir des vaccins implique évidemment des responsabilités. Approvisionnement sécurisé, stockage, respect des températures de conservation, surveillance des dates de péremption, gestion des stocks, traçabilité de l’administration et alimentation des outils numériques devront être organisés avec rigueur.
La Cour souligne d’ailleurs une autre faiblesse française : notre connaissance du statut vaccinal individuel demeure imparfaite. L’historique reste encore largement dispersé entre supports papier et solutions numériques, ce qui limite également la capacité à mesurer précisément les couvertures vaccinales.
Elle recommande donc que les données de l’ensemble des vaccinateurs alimentent le dossier médical partagé et le système national des données de santé d’ici fin 2028. C’est indispensable.
Mais la sécurité et la traçabilité ne doivent pas aboutir à reconstruire, sous forme administrative, les obstacles que l’on cherche précisément à supprimer.
Le véritable virage préventif est là
Nous parlons depuis des années de « virage préventif ». Il ne se produira pas uniquement avec de nouvelles campagnes nationales, de nouveaux centres ou de nouveaux messages. Il se produira lorsque la prévention entrera réellement dans les rencontres ordinaires du système de santé.
La stratégie nationale va d’ailleurs dans cette direction : vérifier le statut vaccinal et permettre le rattrapage lors des rendez-vous de santé. La mise à disposition de vaccins chez les professionnels libéraux est explicitement présentée comme l’un des moyens de concrétiser cette ambition.
Pour les infirmières, cette évolution pourrait aller plus loin encore. Demain, une visite à domicile pour un soin pourrait aussi permettre de repérer un rappel vaccinal oublié. Une consultation infirmière pourrait intégrer systématiquement un volet prévention. Le suivi d’une maladie chronique pourrait devenir l’occasion de vérifier les vaccinations, mais aussi d’aborder le dépistage, l’activité physique, la nutrition, les addictions ou la santé environnementale.
Autrement dit, ne plus opposer le soin et la prévention. L’infirmière qui soigne aujourd’hui peut aussi contribuer à éviter la maladie de demain.
Faire de chaque rencontre une occasion de prévention
La question posée par le projet de décret dépasse donc largement le stockage de quelques boîtes de vaccins dans un cabinet infirmier. Elle interroge notre manière d’organiser la prévention.
Pourquoi continuer à construire celle-ci principalement autour de lieux auxquels les patients doivent se rendre, alors que des centaines de milliers d’infirmières rencontrent chaque jour la population, y compris les personnes les plus vulnérables ?
Pourquoi attendre qu’un patient sollicite la prévention lorsque le professionnel qui le connaît peut aussi la lui proposer ?
Pourquoi multiplier les étapes lorsqu’une occasion sûre de prévenir se présente ? La France a progressivement reconnu aux infirmières davantage de compétences vaccinales. Il faut désormais leur donner les moyens de les exercer pleinement, en articulation avec les autres acteurs de proximité.
Faire de chaque rencontre infirmière une occasion de prévention. Aller vers plutôt que faire venir. Repérer plutôt qu’attendre.
Et surtout, ne plus laisser une occasion de prévenir se perdre dans les interstices du parcours. Car le véritable progrès ne consiste pas seulement à savoir combien de professionnels ont désormais le droit de vacciner. Il consiste à savoir combien de personnes supplémentaires nous réussirons réellement à protéger.