Canicule : combien de décès à domicile pourrons-nous éviter demain ?
19 août 2026
Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI propose six mesures pour profondément modifier notre capacité à prévenir les décès à domicile
5 764 décès supplémentaires lors de la canicule de juin. Et, quelques semaines plus tard, une nouvelle vague de chaleur qui touche presque toute la France. La question est de savoir ce que nous allons changer avant la prochaine canicule.
Selon Santé publique France, cette augmentation de 36,2 % par rapport à la mortalité attendue constitue le niveau de surmortalité le plus élevé depuis la canicule de 2003. Les personnes de 75 ans et plus représentent environ les deux tiers de cette surmortalité.
Santé publique France avait également signalé une augmentation particulièrement marquée des décès à domicile. Et l’été n’est pas terminé. Entre le 11 et le 15 août, les urgences ont enregistré 230 à 305 passages quotidiens pour hyperthermie ou coup de chaleur, déshydratation et hyponatrémie. Plus préoccupant encore, 146 à 184 personnes étaient hospitalisées chaque jour après leur passage aux urgences pour ces pathologies directement associées à la chaleur.
Nous ne connaissons pas encore la mortalité liée à ce nouvel épisode. Santé publique France formule une recommandation essentielle : les mesures de prévention et d’adaptation doivent être mises en place à partir des prévisions météorologiques, sans attendre d’observer les conséquences sanitaires.
C’est exactement là que doit évoluer notre politique de prévention. Nous savons plusieurs jours à l’avance qu’une chaleur dangereuse arrive. Pourquoi attendre qu’une personne se déshydrate, se décompense, appelle le 15 ou arrive aux urgences pour intervenir ?
Le domicile reste l’un des angles morts de notre organisation.
Depuis 2003, la France a considérablement amélioré l’alerte météorologique. Nous savons annoncer la chaleur. Nous diffusons largement les recommandations : boire régulièrement, fermer les volets, éviter les efforts, prendre des nouvelles des personnes fragiles. Ces conseils sont nécessaires.
Mais prévenir qu’il va faire chaud ne suffit pas à protéger une personne vulnérable qui vit seule dans un appartement surchauffé. Il faut désormais passer d’une prévention principalement informative à une prévention proactive, territoriale et sanitaire.
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Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI propose six mesures pour profondément modifier notre capacité à prévenir les décès à domicile :
1. Identifier les personnes vulnérables avant la canicule
La première question est simple : savons-nous précisément qui protéger ?
Une personne de 80 ans autonome, entourée et vivant dans un logement frais n’est pas exposée comme une personne du même âge atteinte d’insuffisance cardiaque, polymédiquée, isolée au dernier étage d’un immeuble qui ne refroidit plus la nuit. Il faut donc raisonner en cumul de vulnérabilités .
Les registres communaux constituent un outil utile mais ne peuvent être l’unique réponse. Beaucoup de personnes fragiles ne s’y inscrivent pas.
Il faudrait construire, dans un cadre juridique garantissant la protection des données, un dispositif territorial permettant d’identifier les personnes cumulant plusieurs facteurs de vulnérabilité : âge élevé, isolement, perte d’autonomie, pathologie chronique, traitements à risque, logement particulièrement exposé à la chaleur.
L’objectif est de savoir qui appeler et chez qui se rendre lorsque plusieurs jours de chaleur extrême sont annoncés.
2. Organiser un véritable « aller-vers »
Une campagne d’information suppose que la personne soit capable de recevoir le message, de comprendre le risque, d’adapter son comportement et de demander de l’aide lorsqu’elle se sent moins bien. C’est précisément ce que certaines personnes très vulnérables ne peuvent plus faire.
Lors d’une alerte canicule, un contact systématique devrait être organisé pour les personnes identifiées à haut risque. Appel téléphonique d’abord. Mobilisation de l’entourage lorsque cela est possible. Puis visite à domicile lorsque la personne ne répond pas, présente des symptômes ou cumule plusieurs facteurs de risque.
Collectivités, CCAS, services autonomie à domicile, SSIAD, infirmières libérales, CPTS, médecins, pharmaciens, associations et proches aidants doivent constituer ensemble un filet de sécurité territorial.
Car une personne âgée retrouvée inconsciente dans un appartement à 35 °C n’avait pas besoin d’un message supplémentaire. Elle avait besoin que quelqu’un passe avant.
3. Mobiliser pleinement les infirmières à domicile
La France dispose d’un réseau exceptionnel de professionnels qui entrent quotidiennement dans les domiciles : les 140.000 infirmières libérales.
Elles voient ce que les systèmes d’information ne voient pas : une chambre sous les toits, des volets impossibles à fermer, une personne qui ne boit presque pas, un réfrigérateur vide, une fatigue inhabituelle, une confusion débutante, une hypotension, une perte d’autonomie ou un aidant lui-même épuisé.
Cette présence doit devenir l’un des piliers de la prévention climatique.
Pour les personnes identifiées comme particulièrement vulnérables, une "consultation infirmière préventive chaleur" pourrait être déclenchée dès le début d’un épisode majeur.
Elle permettrait d’évaluer l’état clinique et l’hydratation, de rechercher les premiers signes de décompensation, d’apprécier les capacités à boire et à se rafraîchir, d’identifier les traitements nécessitant une vigilance particulière et d’évaluer concrètement l’environnement du domicile.
L’infirmière pourrait ensuite coordonner avec le médecin, le pharmacien, les services sociaux ou les services d’aide à domicile et programmer une surveillance renforcée.
Les compétences désormais reconnues à la profession infirmière en matière de consultation, prévention, éducation à la santé, coordination et orientation trouvent ici une application très concrète. La prévention des conséquences du changement climatique fait désormais partie de la santé publique de proximité.
4. Faire du logement un déterminant de santé face aux canicules
Nous avons appris à identifier les passoires thermiques. Nous devons maintenant identifier les bouilloires thermiques.
Le DPE comporte déjà un indicateur de confort d’été, mais celui-ci reste secondaire. Or un logement peut être performant énergétiquement et devenir extrêmement difficile à vivre lors d’une canicule. Dernier étage, exposition solaire, absence de protections extérieures, impossibilité de ventilation nocturne, environnement urbain minéral : ces caractéristiques peuvent transformer un appartement en piège thermique.
Une étude publiée en 2026 portant sur environ neuf millions de DPE estime que 48,2 % des logements présentent un confort d’été insuffisant, contre seulement 11 % avec un bon confort d’été. Nous connaissons la précarité énergétique hivernale. Il faut désormais reconnaître une précarité thermique estivale.
Car toutes les personnes ne disposent pas des mêmes moyens pour installer des protections solaires, acheter un équipement de rafraîchissement, payer l’électricité nécessaire à son fonctionnement ou quitter temporairement leur logement.
Il faudrait donc renforcer la prise en compte du confort d’été dans le DPE et disposer d’un véritable indicateur de vulnérabilité du logement aux fortes chaleurs.
Nous surveillons avec précision la température extérieure. Mais pour une personne qui passe l’essentiel de son temps chez elle, la température déterminante est aussi celle de son appartement, notamment la nuit.
Pourquoi ne pas intégrer systématiquement un thermomètre intérieur dans les dispositifs de prévention destinés aux personnes vulnérables ? Lorsqu’un logement reste au-dessus d’un seuil défini pendant plusieurs heures, particulièrement la nuit, une intervention pourrait être déclenchée : appel, visite, évaluation infirmière, aide au rafraîchissement ou orientation vers un lieu frais.
Le logement deviendrait ainsi un véritable indicateur environnemental de santé. Lutter contre les bouilloires thermiques doit devenir une politique conjointe de logement, de lutte contre les inégalités sociales et de santé publique.
Les aides publiques à la rénovation devraient ainsi intégrer beaucoup plus fortement le risque sanitaire lié à la chaleur, en donnant une priorité aux logements occupés par des personnes âgées, dépendantes, handicapées ou atteintes de maladies chroniques. Cette approche permettrait surtout d’articuler vulnérabilité de la personne et vulnérabilité de son habitat.
5. Pouvoir sortir temporairement une personne d’un logement dangereux
Il existe des situations dans lesquelles aucun conseil ne suffit. Quand un appartement reste surchauffé jour et nuit pendant plusieurs jours, demander à une personne fragile de boire davantage et de fermer ses volets atteint rapidement ses limites.
Chaque territoire dispose de lieux rafraîchis clairement identifiés : salles municipales, médiathèques, centres sociaux ou autres bâtiments publics adaptés. Encore faut-il pouvoir s’y rendre. Pour les personnes dépendantes ou isolées, un transport doit pouvoir être organisé, afin de passer deux à trois heures par jour dans un lieu frais.
Et pour les situations les plus dangereuses, il faut envisager un hébergement temporaire préventif pendant les quelques jours les plus critiques.
Une personne âgée dépendante vivant seule dans une bouilloire thermique ne devrait pas devoir attendre la décompensation et l’appel au SAMU pour quitter son logement.
6. Créer un véritable « plan chaleur domicile »
C’est probablement la principale leçon de cet été. Le bulletin de Santé publique France du 19 août 2026 le dit clairement : les mesures de prévention et d’adaptation doivent être engagées sur la base des prévisions météorologiques, sans attendre d’observer les impacts sanitaires.
Autrement dit : lorsque les urgences enregistrent déjà 300 passages quotidiens liés à la chaleur et près de 180 hospitalisations, la prévention aurait dû être pleinement déployée plusieurs jours auparavant.
Nous disposons des prévisions météorologiques. Nous connaissons les facteurs de risque. Nous disposons des professionnels de proximité. Il faut maintenant relier ces trois éléments.
Un plan chaleur domicile pourrait suivre une chaîne opérationnelle simple : prévision météorologique → identification des personnes à haut risque → contact préventif → visite si nécessaire → évaluation clinique et environnementale → rafraîchissement ou mise à l’abri → surveillance jusqu’à la fin de l’épisode.
Ce changement est fondamental. Il consiste à passer de : "alerte → communication → dégradation → appel au 15 → urgences → hospitalisation" à "anticipation → repérage → aller-vers → évaluation → prévention → intervention précoce."
La prochaine canicule est déjà notre responsabilité
L’été 2026 nous adresse des avertissements successifs. La France hexagonale a connu cinquante-deux jours de vagues de chaleur en trois vagues de chaleur qui se sont succédé rapidement : quatorze jours en juin, seize jours en juillet, puis vingt-deux jours depuis la fin de juillet.
Nous ne pouvons plus considérer chaque épisode comme une crise exceptionnelle. Le changement climatique transforme progressivement les fortes chaleurs en un risque sanitaire récurrent.
Et nous disposons d’un avantage considérable sur beaucoup d’autres risques sanitaires : nous pouvons prévoir l’arrivée du danger plusieurs jours à l’avance. Santé publique France nous invite justement à agir sur ces prévisions plutôt qu’à attendre les conséquences.
C’est donc notre organisation qu’il faut désormais adapter. Repérer les personnes vulnérables. Aller vers elles. Mobiliser les infirmières et les professionnels du domicile. Identifier les bouilloires thermiques. Organiser des lieux de fraîcheur et des mises à l’abri temporaires. Déclencher ces mesures avant l’apparition des premières décompensations.
Une alerte météorologique n’est pas encore une intervention sanitaire. Le véritable enjeu est désormais de relier l’une à l’autre, jusqu’au domicile. Il faut donc passer d’une prévention fondée sur « protégez-vous » à une politique organisée autour de « nous allons vers vous ».
La prochaine question est beaucoup plus exigeante : combien de décès pourrons-nous éviter lors de la prochaine vague de chaleur parce que nous aurons décidé d’agir avant que les personnes vulnérables ne commencent à mourir ?