Economie de la santé : et si les chercheurs calculaient enfin le coût de notre incapacité à prendre soin ?
9 octobre 2026
Nous savons combien coûte une infirmière. Mais savons-nous combien coûte son absence ? Nous savons chiffrer une journée d’hospitalisation. Mais combien vaut une hospitalisation évitée ? Nous connaissons le prix d’une consultation. Mais quelle valeur accordons-nous à une maladie qui ne surviendra jamais grâce à la prévention ?
Comment mesurer la valeur économique, sociale et humaine du soin, de la prévention et de tout ce qui permet à une société de rester en bonne santé ? Cette question dépasse largement le système de santé. Elle touche à notre conception de la richesse, de la productivité, du travail et de la solidarité.
Car notre économie souffre d’un paradoxe : elle sait remarquablement comptabiliser les dépenses nécessaires pour réparer les dommages, mais peine encore à reconnaître la valeur de ce qui permet de les éviter.
Une économie qui compte les dépenses, mais oublie les conséquences
Prenons une situation très concrète. Dans un service hospitalier, une direction décide de réduire les effectifs infirmiers pour maîtriser sa masse salariale. A court terme, l’économie est immédiatement visible dans les comptes. Mais que deviennent les conséquences ? Des soins retardés, des complications évitables, des infections, des chutes, des réhospitalisations, des professionnels épuisés qui finissent par quitter leur métier.
Ces conséquences ont un coût. Pour l’hôpital, l’Assurance maladie, les patients, leurs familles et la société. Simplement, elles apparaissent souvent ailleurs, plus tard, dans d’autres budgets. Certaines ne sont même jamais comptabilisées. Une économie réalisée dans une colonne budgétaire peut devenir une dépense bien supérieure dans une autre.
Ce phénomène ne concerne pas seulement l’hôpital. Il traverse l’ensemble de nos politiques publiques : santé, éducation, logement, environnement, protection sociale. La question économique fondamentale n’est donc pas uniquement de savoir combien nous dépensons, mais ce que nous gagnons collectivement à investir au bon endroit, au bon moment.
La prévention : une richesse qui n’apparaît pas dans les comptes
Une infirmière accompagne une personne diabétique. Elle l’aide à comprendre son traitement, à surveiller sa glycémie, à adapter ses habitudes et à reconnaître les signes d’alerte. Si cet accompagnement évite une complication grave, il ne se passe rien de spectaculaire. Pas d’hospitalisation. Pas de passage aux urgences. Pas d’amputation. Pas d’arrêt de travail prolongé.
Cette absence d’événement est pourtant un résultat majeur. Mais dans une logique essentiellement centrée sur les actes réalisés et les dépenses engagées, cette réussite reste difficile à valoriser.
Le même raisonnement vaut pour la vaccination, le dépistage, l’éducation à la santé, la prévention des chutes, l’accompagnement des maladies chroniques ou le repérage précoce des troubles psychiques.
Certaines interventions réduisent effectivement les dépenses futures. D’autres améliorent surtout la qualité et l’espérance de vie, pour un coût supplémentaire parfaitement justifié. C’est précisément ce que les économistes devraient nous aider à mieux distinguer. Une politique de santé peut être économiquement pertinente sans être immédiatement budgétairement rentable.
Le travail invisible : une immense contribution à notre économie
Autre question majeure : comment valoriser le travail qui ne donne pas lieu à une transaction marchande ?
Chaque jour, des millions de personnes accompagnent un parent vieillissant, un enfant handicapé, un conjoint malade. Elles organisent les rendez-vous, surveillent les traitements, assurent les déplacements, accompagnent les gestes quotidiens et compensent les insuffisances de notre organisation collective.
Ce travail représente des heures considérables. Il permet le maintien à domicile, soutient les parcours de soins et évite parfois des ruptures dramatiques. Pourtant, sa contribution économique reste largement invisible dans les indicateurs traditionnels.
Cette invisibilité touche particulièrement les femmes, qui assument encore une part importante du travail domestique et de l’aide aux proches. Elle se prolonge jusque dans leurs carrières : temps partiels, interruptions professionnelles, progressions salariales ralenties et pensions de retraite réduites.
Nous bénéficions collectivement d’un travail indispensable que nous reconnaissons insuffisamment, puis nous faisons supporter à celles qui l’accomplissent une partie du coût de cette solidarité. Les économistes ont déjà beaucoup travaillé sur ces questions, notamment dans le champ de l’économie féministe. Mais leurs enseignements doivent davantage transformer nos instruments de décision publique.
Les inégalités de santé sont aussi des choix économiques
L’Organisation mondiale de la santé rappelle, dans son rapport mondial de 2025 sur les déterminants sociaux de la santé, que les conditions dans lesquelles nous naissons, grandissons, travaillons et vieillissons influencent profondément notre santé.
Le logement, l’éducation, les revenus, l’emploi et l’environnement déterminent une part essentielle des possibilités de vivre longtemps et en bonne santé. A l’échelle mondiale, les écarts d’espérance de vie entre pays atteignent 33 ans. Ces inégalités ne relèvent donc pas uniquement de la médecine. Elles interrogent directement la répartition des ressources et les choix économiques.
Prenons les déserts sanitaires. On mesure habituellement les professionnels disponibles par territoire. Mais mesure-t-on suffisamment le coût des soins auxquels les habitants renoncent, des diagnostics tardifs, des déplacements imposés et des complications qui auraient pu être évitées ?
Il faudrait passer de la démographie professionnelle à une véritable économie des besoins de santé. Un territoire où les habitants vieillissent, cumulent des maladies chroniques et disposent de faibles ressources ne peut être évalué avec les mêmes indicateurs qu’un territoire jeune et favorisé. L’égalité comptable des moyens ne garantit pas l’équité réelle d’accès aux soins.
Le changement climatique : combien coûte le refus d’anticiper ?
Les vagues de chaleur, les inondations, les incendies et la pollution atmosphérique montrent les limites d’une économie qui privilégie trop souvent le court terme. Nous savons chiffrer le coût de la climatisation d’un établissement ou de l’adaptation thermique d’un logement.
Mais savons-nous intégrer correctement les hospitalisations, les décès prématurés, les pertes d’autonomie et les conditions de travail dégradées provoqués par l’inaction ? Lorsqu’une personne âgée vit dans un logement devenu inhabitable pendant une canicule, sa vulnérabilité sanitaire rencontre celle de son habitat.
Investir dans la rénovation thermique, la végétalisation urbaine ou l’adaptation des établissements de santé ne relève donc pas uniquement de la politique environnementale. C’est aussi investir dans la santé publique.
L’économie devrait permettre de comparer le coût de l’anticipation à celui de l’inaction, en intégrant les conséquences sanitaires et sociales sur plusieurs décennies. Car les générations futures ne participent pas à nos arbitrages budgétaires actuels. Elles en supporteront pourtant une partie des conséquences.
Investir dans les soignants plutôt que financer leur épuisement
Le rapport mondial 2025 de l’OMS sur les personnels infirmiers souligne que les investissements dans la formation, l’emploi et les conditions d’exercice contribuent non seulement à renforcer les systèmes de santé, mais également à soutenir l’activité économique et l’égalité entre les femmes et les hommes.
La recherche internationale établit également des liens entre les effectifs infirmiers, la qualification des équipes et la sécurité des patients. Mais nos décisions continuent trop souvent de considérer les professionnels de santé comme une variable d’ajustement.
Combien coûte réellement le départ d’une infirmière expérimentée ? Il faut intégrer son remplacement, le recrutement, la formation, la perte d’expérience collective, la désorganisation des équipes et les conséquences potentielles sur la qualité des soins.
Combien rapporte, inversement, la mise en place de ratios de patients par infirmière, avec une politique de fidélisation qui améliore les conditions de travail et permet aux professionnels de poursuivre durablement leur carrière ?
Voilà des questions économiques essentielles. Un effectif infirmier adapté n’est pas seulement une dépense de personnel. C’est aussi un investissement dans la sécurité, la continuité et la qualité des soins. Encore faut-il mesurer ces bénéfices avec des indicateurs adaptés.
Ce que nous demandons aux chercheurs en économie
La recherche économique dispose déjà d’outils précieux : analyses coût-efficacité, coût-utilité, évaluations des politiques publiques, études longitudinales, économie du bien-être.
Il ne s’agit pas de prétendre que ces questions n’ont jamais été étudiées. Il s’agit de franchir une nouvelle étape : faire entrer leurs résultats dans les décisions budgétaires ordinaires, plutôt que de les laisser à la périphérie des arbitrages.
Le SNPI souhaite voir émerger un programme international de recherche autour de cinq ambitions :
– Mesurer le coût complet de l’inaction, en santé, dans le domaine social et face aux risques environnementaux, sur le temps long.
– Valoriser les bénéfices réels de la prévention, y compris lorsqu’ils apparaissent dans un autre secteur que celui qui a financé l’intervention.
– Rendre visible le travail non rémunéré, notamment celui des aidants, et ses conséquences sur les inégalités professionnelles et les retraites.
– Evaluer les investissements dans les professionnels du soin, en intégrant la qualité, la sécurité, les conditions de travail et les résultats pour les patients.
– Construire des indicateurs de richesse complémentaires au PIB, accordant une place réelle à la santé, à l’autonomie, aux inégalités et à la qualité de vie.
Ces recherches devraient associer économistes, professionnels de santé, sociologues, spécialistes de l’environnement, citoyens et représentants des patients. Elles devraient également reconnaître une difficulté éthique majeure : tout ce qui compte ne peut pas être réduit à une valeur monétaire.
La dignité humaine, la souffrance évitée, la possibilité de vivre chez soi ou le respect des droits fondamentaux ne sauraient être appréciés uniquement à travers leur rendement financier. L’économie doit éclairer les décisions démocratiques, non se substituer aux choix de société.
Et si nous changions enfin notre définition de la performance ?
Pendant des décennies, nous avons appris à demander combien coûte un service public, combien rapporte une activité et combien peut être économisé sur une dépense. Ces questions sont légitimes. Les ressources sont limitées et leur utilisation doit être rigoureuse. Mais elles sont insuffisantes.
Un hôpital performant n’est pas seulement un établissement qui équilibre ses comptes. C’est un établissement qui soigne efficacement, prévient les complications, respecte les droits des patients et préserve ses professionnels.
Une politique du vieillissement réussie ne se mesure pas uniquement au coût des établissements. Elle doit aussi apprécier les années vécues en autonomie, le soutien aux aidants et la qualité de vie.
Une société prospère ne peut pas se définir uniquement par la quantité de biens et de services qu’elle produit. Elle doit aussi s’interroger sur les conditions dans lesquelles ses habitants vivent, travaillent, vieillissent et prennent soin les uns des autres.
La vraie question n’est pas de choisir entre responsabilité économique et responsabilité humaine. C’est de comprendre qu’une économie qui néglige l’humain finit souvent par produire des coûts considérables.
Si nous pouvons suggérer une grande question aux chercheurs susceptibles de recevoir demain le prix Nobel d’économie, ce serait donc celle-ci : Comment construire une économie capable de reconnaître la valeur de ce qui ne se produit pas : la maladie évitée, la dépendance retardée, la souffrance prévenue, l’épuisement empêché et les vies préservées ?
Car nous avons appris à calculer le prix de presque tout. Il nous reste à mieux comprendre la valeur de ce qui compte vraiment.
Et vous, quelle richesse essentielle notre économie continue-t-elle de sous-estimer ?