Franchises médicales : le gouvernement fait payer davantage les malades chroniques
27 juillet 2026
Un euro sur une boîte de médicaments. Un euro sur un soin infirmier. Un euro sur une séance de kinésithérapie. Quatre euros sur un transport sanitaire. Deux euros sur une consultation médicale. Pris séparément, ces montants semblent modestes. Additionnés pendant des mois, ils finissent par faire payer davantage ceux qui ont précisément le plus besoin de notre système de santé.
Et demain, la facture pourrait encore augmenter, car le gouvernement a annoncé son intention de doubler les plafonds annuels des franchises médicales et des participations forfaitaires. Chacun passerait de 50 à 100 euros par an. Un patient pourrait ainsi supporter jusqu’à 200 euros par an au titre de ces deux seuls dispositifs.
À cela s’ajoutent de nouvelles baisses envisagées du remboursement par l’Assurance maladie de certains médicaments, des soins dentaires et des transports sanitaires.
Présentées séparément, ces mesures peuvent sembler techniques. Mais replacées dans la succession des décisions prises depuis 2022, elles dessinent une évolution beaucoup plus préoccupante : une part croissante du financement des soins est transférée vers les patients et leurs complémentaires.
Avec une injustice majeure : les personnes qui ont besoin de plus de soins sont souvent celles qui n’ont pas le choix.
Quand un soin prescrit devient une « consommation »
Le vocabulaire employé pour justifier les franchises médicales est insupportable. Le gouvernement invoque la nécessité de lutter contre la « surconsommation » et de « responsabiliser » les assurés. Mais de quelle consommation parle-t-on ?
Une personne diabétique ne choisit pas ses injections comme elle choisit un produit dans un magasin. Une personne atteinte d’un cancer ne multiplie pas les soins infirmiers par confort. Une personne âgée ne fait pas appel à une infirmière pour un pansement, une injection ou une surveillance clinique par fantaisie.
Les soins paramédicaux concernés par les franchises sont prescrits par un médecin parce qu’ils sont jugés nécessaires à l’état de santé du patient. Comment peut-on alors parler de « responsabilisation » lorsqu’il s’agit de faire payer davantage celui qui respecte précisément son traitement ?
C’est tout le paradoxe du dispositif. Plus vous êtes malade, plus vous avez besoin de soins. Plus vous avez besoin de soins, plus vous êtes susceptible d’atteindre le plafond des franchises. La maladie devient ainsi elle-même un facteur d’exposition au reste à charge.
Une franchise qui s’accumule soin après soin
Rappelons concrètement ce qu’est aujourd’hui une franchise médicale.
Depuis 2024, l’Assurance maladie retient 1 euro par boîte de médicaments et par acte paramédical, ainsi que 4 euros par transport sanitaire. À cela s’ajoute une participation forfaitaire de 2 euros pour les consultations médicales, les actes de radiologie et les analyses de biologie.
Le plafond annuel est actuellement de 50 euros pour les franchises et de 50 euros pour les participations forfaitaires. Le gouvernement envisage désormais de porter ces deux plafonds à 100 euros.
Le discours officiel insiste sur un « effort moyen » limité à 18 euros supplémentaires par assuré. Mais raisonner en moyenne gomme précisément le problème. Un adulte jeune en bonne santé consultant occasionnellement atteindra rarement ces plafonds.
Une personne âgée polymédiquée, un patient atteint de plusieurs maladies chroniques, une personne nécessitant des soins infirmiers quotidiens ou de la kinésithérapie prolongée a beaucoup plus de risques de les atteindre. La moyenne statistique masque donc une concentration de l’effort sur les personnes ayant les besoins de santé les plus importants.
Et contrairement à une idée parfois répandue, être reconnu en affection de longue durée ne signifie pas être exonéré de ces franchises et participations. La prise en charge à 100 % d’une ALD concerne les soins liés à la maladie sur la base des tarifs de l’Assurance maladie. Elle ne fait pas disparaître tous les restes à charge.
Depuis 2022, les mesures s’accumulent
Il faut regarder la chronologie pour comprendre l’ampleur du mouvement :
– 2022 : création du forfait patient urgences. Un passage aux urgences sans hospitalisation entraîne désormais un forfait de 19,61 euros, généralement pris en charge par les complémentaires.
– Octobre 2023 : recul du remboursement des soins dentaires. La part prise en charge par l’Assurance maladie passe de 70 % à 60 %.
– Mars 2024 : doublement des franchises médicales.
– Mai 2024 : doublement de la participation forfaitaire.
– Mars 2026 : hausse du forfait hospitalier qui passe de 20 à 23 euros par jour (en psychiatrie, il passe de 15 à 17 euros) et hausse du forfait urgences qui passe de 19,61 à 23 euros.
Et maintenant ? En Juillet 2026, le gouvernement veut doubler les plafonds annuels des franchises et participations forfaitaires.
Mais ce n’est pas tout. Pour 2027, l’exécutif envisage également de ramener le remboursement de certains médicaments à service médical rendu modéré de 30 à 15 %, et celui de médicaments à service médical rendu faible de 15 à 5 %. Les consultations et soins dentaires seraient remboursés à 50 % au lieu de 60 % actuellement. Les transports sanitaires passeraient de 55 à 50 %.
Il faut distinguer ces situations. Lorsqu’une franchise augmente, la dépense pèse directement sur le patient. Lorsqu’un taux de remboursement de l’Assurance maladie diminue, la différence peut être prise en charge par une complémentaire.
Mais elle ne disparaît pas. Ce que l’Assurance maladie ne finance plus doit être payé par quelqu’un. Et lorsque les complémentaires prennent davantage en charge, leurs dépenses augmentent, avec le risque de retrouver tôt ou tard ces transferts dans une hausse des cotisations.
De 100 à 200 euros : qui atteindra réellement le plafond ?
La question mérite d’être posée autrement.
Qui consomme plus de 50 boîtes de médicaments par an ? Très probablement davantage une personne polymédiquée qu’un adulte en bonne santé.
Qui reçoit régulièrement des soins infirmiers ? Une personne diabétique, une personne atteinte d’un cancer, un patient porteur d’une plaie chronique, une personne dépendante maintenue à domicile.
Qui a besoin de transports sanitaires répétés ? Un patient dialysé, atteint d’un cancer ou nécessitant des traitements hospitaliers réguliers.
Autrement dit, les dépenses que l’on prétend « responsabiliser » sont souvent directement corrélées à la maladie.
On ne responsabilise pas une maladie chronique. On l’accompagne. On la stabilise. On prévient ses complications. On aide le patient à comprendre son traitement et à développer son autonomie. C’est précisément le travail quotidien des médecins, infirmières, et autres professionnels de santé.
Le renoncement aux soins n’est pas une hypothèse abstraite
Nous disposons même d’un recul historique sur les franchises. Après leur introduction en 2008, l’IRDES a étudié leurs effets sur les achats de médicaments.
Des personnes interrogées déclaraient avoir modifié leurs achats de médicaments à la suite de l’instauration des franchises. Surtout, cette modification concernait davantage les personnes disposant de faibles revenus et celles souffrant d’une maladie chronique.
L’IRDES concluait que les franchises représentaient une charge financière particulièrement importante pour les personnes à faibles revenus et en mauvaise santé, avec un risque de limitation de leur accès financier aux médicaments.
Voilà le véritable enjeu de santé publique. Un euro peut sembler insignifiant lorsqu’on raisonne depuis un tableau budgétaire. Il ne l’est pas nécessairement pour une personne vivant avec une petite retraite, confrontée simultanément aux dépenses alimentaires, énergétiques, de logement et de santé.
« Chaque fois que l’on augmente le reste à charge, il faut s’interroger sur les soins auxquels les patients les plus fragiles risquent de renoncer. Ce ne sont pas nécessairement des soins superflus qui disparaissent. Cela peut être un médicament qui n’est pas renouvelé, des séances de kinésithérapie espacées ou des soins reportés. Pour une personne atteinte d’une maladie chronique, ces petits renoncements peuvent avoir de grandes conséquences », souligne Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI.
Économiser aujourd’hui pour dépenser davantage demain ?
C’est là que le raisonnement strictement comptable rencontre ses limites :
– Une maladie chronique correctement suivie coûte moins cher qu’une maladie décompensée.
– Un patient diabétique accompagné précocement coûte moins cher qu’une hospitalisation pour complication.
– Une plaie correctement surveillée et traitée coûte moins cher qu’une infection nécessitant une hospitalisation.
– Une personne âgée accompagnée à domicile coûte moins cher qu’un passage aux urgences provoqué par une dégradation évitable de son état.
Les infirmières le constatent quotidiennement : le soin précoce, la prévention, l’éducation à la santé et la continuité des soins ne constituent pas des dépenses inutiles. Ce sont aussi des investissements.
Créer une barrière financière supplémentaire peut donc produire exactement l’inverse du résultat recherché. L’économie immédiate réalisée sur les soins de ville peut devenir demain une dépense hospitalière beaucoup plus importante.
Les plus modestes paient deux fois
L’autre problème est celui des inégalités sociales de santé. Deux euros n’ont pas la même valeur pour tout le monde. Pour une personne disposant de revenus confortables, quelques dizaines d’euros supplémentaires par an peuvent passer inaperçus. Pour un retraité percevant une petite pension, une famille monoparentale ou un travailleur précaire atteint d’une maladie chronique, l’arbitrage est différent.
Et lorsque l’Assurance maladie transfère des dépenses vers les complémentaires, une autre inégalité apparaît. Les cotisations des complémentaires santé augmentent avec l’âge et peuvent représenter une charge particulièrement importante pour les retraités.
Ainsi, les patients peuvent payer directement, par les franchises et participations, et indirectement, par l’augmentation du coût de leur couverture complémentaire.
La DREES observait déjà qu’en 2024 le reste à charge direct des ménages sur les soins et biens médicaux avait progressé. Ce mouvement ne peut pas être considéré comme neutre lorsque les inégalités sociales de santé demeurent aussi importantes.
L’ALD ne doit pas devenir une double peine
C’est probablement le point le plus difficilement défendable. Une personne n’a pas choisi d’avoir un cancer. Elle n’a pas choisi d’être diabétique. Elle n’a pas choisi de souffrir d’insuffisance cardiaque, de maladie respiratoire chronique, de maladie neurodégénérative ou d’insuffisance rénale.
Et pourtant, parce que ces pathologies nécessitent davantage de médicaments, davantage de consultations, davantage d’examens et parfois davantage de soins infirmiers, ces patients sont mécaniquement plus exposés aux franchises.
La maladie entraîne déjà une fragilité physique, psychologique, sociale et parfois professionnelle. Elle ne doit pas devenir une pénalité financière supplémentaire.
Notre Sécurité sociale a précisément été construite sur le principe inverse : mutualiser le risque pour que chacun contribue selon ses possibilités et puisse recevoir des soins selon ses besoins.
Responsabiliser autrement
Bien sûr que les dépenses de santé doivent être maîtrisées. Mais il existe une différence fondamentale entre maîtriser les dépenses inutiles et faire payer davantage les malades.
Responsabiliser ne signifie pas culpabiliser.
Responsabiliser, c’est développer l’éducation à la santé. C’est renforcer la prévention. C’est accompagner l’observance des traitements. C’est lutter contre la polymédication injustifiée. C’est améliorer la pertinence des prescriptions. C’est éviter les examens redondants. C’est mieux coordonner les professionnels. C’est permettre aux patients d’accéder rapidement au bon professionnel, au bon endroit et au bon moment.
Les infirmières ont précisément un rôle majeur à jouer dans cette transformation : consultation infirmière, prévention, suivi des maladies chroniques, éducation thérapeutique, surveillance clinique, coordination et orientation.
Voilà une politique de responsabilisation qui améliore simultanément la santé des patients et l’efficience du système.
La santé n’est pas un produit de consommation
Le débat touche à notre conception même de la solidarité. Depuis plusieurs années, une succession de mesures déplace progressivement une partie du financement de la Sécurité sociale vers les patients et leurs complémentaires.
Chaque mesure paraît supportable lorsqu’elle est examinée séparément. Un euro ici. Deux euros là. Trois euros supplémentaires par journée d’hospitalisation. Quelques points de remboursement en moins.
Mais leur accumulation change progressivement la philosophie du système. La santé n’est pas un produit de consommation.
Un patient ne choisit pas d’être malade. Il ne choisit pas toujours la fréquence de ses soins. Et lorsqu’un médecin prescrit un traitement, des soins infirmiers ou des séances de kinésithérapie, il ne prescrit pas un confort : il répond à un besoin de santé.
Faire payer davantage celui qui respecte cette prescription n’est pas le responsabiliser. C’est lui faire supporter une part croissante du coût de sa maladie.
Nous devons maîtriser les dépenses de santé. Mais pas en décourageant le recours aux soins nécessaires. Car derrière chaque économie réalisée sur un soin évité peut se cacher une complication, une perte d’autonomie ou une hospitalisation demain.
Un patient qui renonce à un soin nécessaire n’est pas un patient responsabilisé. C’est un patient que notre système de santé n’a pas suffisamment protégé.