Rebâtir l’hôpital : les cinq priorités pour sauver le service public de santé
21 juillet 2026
L’hôpital français ne s’effondre pas faute de compétences. Il vacille parce que notre système de santé demande toujours plus à des équipes toujours moins nombreuses.
Les soignants continuent de réaliser des prouesses. Les patients continuent d’être soignés avec compétence et humanité. Pourtant, chacun constate les mêmes symptômes : urgences saturées, lits fermés faute d’infirmières, difficultés de recrutement, épuisement des équipes, déficits chroniques, délais qui s’allongent et accès aux soins qui se dégrade.
Le diagnostic est désormais largement partagé. La véritable question est devenue : comment reconstruire un système capable de répondre aux besoins des vingt prochaines années ? La réponse ne pourra pas être uniquement budgétaire.
La crise hospitalière est d’abord une crise de capacité humaine
Pendant longtemps, les débats se sont concentrés sur les déficits financiers. Ils sont bien réels : les hôpitaux publics accumulent des pertes importantes tandis que les investissements sont régulièrement reportés. Mais l’argent n’explique pas tout.
La première richesse d’un hôpital reste son capital humain. Lorsqu’un service ferme des lits parce qu’il manque des infirmières, ce n’est pas seulement un problème de gestion. C’est une perte de capacité de soins pour toute une population.
Lorsqu’une équipe fonctionne en sous-effectif chronique, les conséquences sont désormais parfaitement documentées : augmentation des soins manqués, fatigue professionnelle, départs anticipés, absentéisme, difficultés de recrutement et, à terme, augmentation des événements indésirables.
Investir dans les professionnels n’est donc pas une dépense supplémentaire. C’est une politique de sécurité des patients.
La loi du 29 janvier 2025 instaurant des ratios minimaux de soignants par patient constitue une avancée majeure. Encore faut-il qu’elle soit pleinement mise en œuvre avec des critères prenant réellement en compte la charge en soins, la présence effective auprès des patients et les spécificités de chaque discipline.
L’hôpital ne peut plus réparer seul les failles du système
Les services d’urgence sont devenus le révélateur de l’ensemble des dysfonctionnements. Ils accueillent bien sûr les urgences vitales.
Mais ils accueillent aussi les patients sans médecin traitant, les personnes âgées sans solution d’aval, les malades chroniques insuffisamment suivis, les situations sociales complexes, les détresses psychiatriques, les demandes de soins non programmés et parfois simplement des personnes qui ne trouvent aucune autre porte d’entrée dans le système de santé.
Ce n’est pas la mission naturelle de l’hôpital.
L’hôpital doit rester le lieu des situations aiguës, complexes, spécialisées et des recours. Le reste doit pouvoir être pris en charge beaucoup plus près du domicile des patients.
Cela suppose enfin de construire un véritable service public territorial de santé, où chaque professionnel exerce pleinement les compétences que la loi lui reconnaît.
La profession infirmière représente l’un des principaux leviers de transformation
Nous disposons déjà d’un réseau exceptionnel. 640.000 infirmiers exercent dans tous les territoires : hôpital, ville, établissements médico-sociaux, santé scolaire, protection maternelle et infantile, santé au travail, domicile, structures de prévention ou pratique avancée.
Pourtant, une partie importante de ces compétences reste encore insuffisamment utilisée.
La loi infirmière du 27 juin 2025 marque une évolution historique. Elle reconnaît les consultations infirmières, le diagnostic infirmier, les missions de prévention, d’éducation à la santé, de coordination, d’orientation, les nouvelles compétences de prescription ainsi que l’accès direct dans certaines situations.
Cette évolution n’a rien d’un transfert de compétences destiné à remplacer d’autres professions. Elle répond à une logique simple : permettre au patient d’accéder plus rapidement au bon professionnel, au bon moment.
Une consultation infirmière pour une plaie, une vaccination, un suivi de maladie chronique, une éducation thérapeutique ou une évaluation clinique précoce peut éviter une aggravation, raccourcir les délais et parfois éviter un passage inutile aux urgences. L’enjeu n’est pas corporatiste. Il est sanitaire.
Il faut changer notre manière de financer l’hôpital
Le financement actuel reste largement construit autour de l’activité. Cette logique a permis d’améliorer certaines formes d’efficience, mais elle montre aujourd’hui ses limites.
Comment valoriser la prévention ?
Comment financer correctement le temps consacré à l’éducation thérapeutique, à la coordination, à la qualité, à la formation ou à la recherche ?
Comment reconnaître la valeur d’une consultation infirmière qui évite une hospitalisation ?
Toutes ces activités produisent pourtant de la santé.
Le modèle économique du XXIᵉ siècle devra être beaucoup plus équilibré.
Certaines missions devront relever de dotations pérennes : urgences, permanence des soins, psychiatrie, pédiatrie, gériatrie, enseignement, recherche, prévention ou sécurité sanitaire.
L’activité conservera naturellement sa place, mais elle ne pourra plus constituer le principal outil de pilotage.
Surtout, il devient indispensable de sortir de la logique de l’annualité budgétaire. Former une infirmière prend trois ans. Construire un hôpital demande plusieurs années. Transformer une organisation nécessite du temps.
La santé ne peut plus être pilotée uniquement à l’échelle d’un exercice budgétaire. Une véritable loi de programmation sanitaire permettrait enfin d’inscrire les investissements, les effectifs, les infrastructures et la prévention dans une vision de long terme.
La souveraineté hospitalière dépasse largement la question des médicaments
Les crises récentes ont rappelé notre dépendance. Médicaments en rupture, dispositifs médicaux indisponibles, tensions sur certains équipements, dépendance technologique, vulnérabilité numérique...
La souveraineté sanitaire ne se résume pas à relocaliser quelques productions.
Elle repose sur plusieurs piliers :
– Former suffisamment de professionnels. Les fidéliser.
– Développer la recherche clinique, y compris en sciences infirmières.
– Protéger les données de santé.
– Maîtriser les outils numériques et l’intelligence artificielle.
– Sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
Adapter enfin les établissements aux défis climatiques. La succession des épisodes caniculaires montre que la résilience des bâtiments hospitaliers devient elle aussi un enjeu majeur de santé publique.
Replacer le patient au centre
Toutes les réformes devraient être évaluées à partir d’une seule question : Améliorent-elles réellement la prise en charge des patients ?
Si une mesure réduit les délais, améliore la continuité des soins, sécurise les parcours, renforce la prévention et permet aux professionnels d’exercer pleinement leurs compétences, elle mérite d’être soutenue.
À l’inverse, si elle augmente la complexité administrative, retarde les prises en charge ou démotive les équipes, elle devra être repensée.
Pour le SNPI, rebâtir l’hôpital suppose d’agir simultanément sur cinq priorités indissociables :
– redonner des moyens humains en sécurisant les effectifs par des ratios de soignants par patient et en reconnaissant pleinement les compétences des professionnels ;
– recentrer l’hôpital sur ses missions de recours en reconstruisant un véritable service public territorial de santé ;
– réformer son financement en privilégiant une vision pluriannuelle qui valorise aussi la prévention, la qualité et la coordination ;
– faire de la santé publique le fil conducteur des parcours de soins, en investissant davantage dans la prévention et le suivi des maladies chroniques ;
– enfin, renforcer notre souveraineté sanitaire en investissant dans les compétences, la recherche, les données de santé, les innovations numériques et les capacités de production.
Aucune de ces priorités ne suffira isolément. C’est leur cohérence qui permettra de reconstruire un système de santé plus résilient, plus équitable et plus efficace.
Notre système de santé dispose encore d’immenses atouts : des professionnels remarquablement formés, un hôpital reconnu à l’international, une recherche de qualité et un principe de solidarité auquel les Français restent profondément attachés.
Il ne s’agit donc pas de reconstruire à partir de rien. Il s’agit de redonner au système sa cohérence. En cessant de considérer les infirmières comme une simple variable d’ajustement. En faisant enfin confiance aux compétences des professionnels de terrain.
Et en reconnaissant que la première richesse de notre système de santé n’est ni un bâtiment, ni une ligne budgétaire, mais les femmes et les hommes qui, chaque jour, rendent le soin possible.