Former aujourd’hui ou fermer demain : la baisse des quotas IFSI menace l’accès aux soins
20 janvier 2026
Baisse des quotas d’entrée en IFSI, retour aux capacités de formation de 2019, incertitudes budgétaires entre l’État et les régions : à la veille de la rentrée 2026, la formation infirmière recule alors que les besoins de soins explosent. Ce choix, déjà annoncé dans plusieurs régions, menace directement l’accès aux soins, la sécurité des patients et la mise en œuvre des réformes récentes (nouveaux textes infirmiers, réforme de la formation et loi sur les ratios de patients par infirmière). Derrière un bras de fer financier pour quelques dizaines de millions d’euros, c’est toute la cohérence de la politique de santé publique qui vacille.
À l’aube de la rentrée 2026, une décision de portée pourtant décisive pour l’avenir de la santé publique française passe presque inaperçue : plusieurs régions annoncent une réduction significative des quotas d’entrée en Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI). Un choix lourd de conséquences dans un contexte où les besoins de soins croissent et où la profession fait face à une tension historique sur ses effectifs.
L’annonce la plus marquante est celle de la Région Grand Est. Faute d’un engagement clair et de financements dédiés de la part de l’État, les autorités régionales ont décidé de revenir aux quotas d’entrée en vigueur en 2019 pour la rentrée 2026 (soit une réduction annoncée de 829 places). Cette décision est explicitement motivée par un manque de garanties budgétaires de l’État, évalué à plus de 24 millions d’euros selon les services régionaux, et par un « principe de prudence » face à l’incertitude financière.
Sur le plan national, cette réduction représente une baisse de 15 à 30 % des capacités de formation par rapport à l’effort déployé depuis 2019 pour répondre aux besoins croissants en infirmiers. Or, ces besoins ne sont pas abstraits : ils se traduisent chaque jour dans des lits non ouverts, des services sous-dotés, des arrêts d’activité et des tensions sur la sécurité des soins. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) rappelle que la planification des quotas de formation doit être calibrée sur les besoins démographiques et la charge de morbidité de la population, au risque d’aggraver les pénuries de main-d’œuvre soignante.
Cette dynamique se déroule alors même que la formation infirmière a été profondément réformée ces dernières années, notamment par l’intégration universitaire des IFSI et l’adoption d’un cadre de formation conduisant au grade licence. L’investissement consenti par les établissements de formation (recrutements de formateurs, adaptations pédagogiques, infrastructures) repose sur une logique d’augmentation progressive des capacités d’accueil. Remettre en question ces créations sans sécurisation budgétaire fragilise directement l’efficacité de ces réformes.
Un effet domino sur les territoires
Le Grand Est n’est pas seul dans cette dynamique. Des remontées locales et des échanges entre acteurs montrent que d’autres régions envisagent elles aussi des ajustements à la baisse si l’État ne confirme pas des enveloppes dédiées pour les formations sanitaires et sociales. En Bretagne, malgré des politiques régionales volontaristes et des dispositifs d’aides régionales pour financer la formation sanitaire et sociale, la menace d’une réduction de centaines de places, se fait entendre si les compensations de l’État ne sont pas clarifiées.
Les régions financent traditionnellement les coûts pédagogiques des formations sanitaires et sociales, y compris l’infirmier, en appui des aides aux apprenants. Toutefois, ces engagements dépendent directement des dotations reçues de l’État et de la capacité régionale à absorber ces charges.
À l’échelle nationale, le SNPI dénonce l’irrationalité d’une politique qui place des restrictions quantitatives dans un système qui, à court terme, devra répondre aux projections démographiques jusqu’en 2050.
Crise de l’offre, crise de la planification
L’inadéquation entre les nécessités de formation et les arbitrages budgétaires met en lumière une fragilité structurelle de la gouvernance de la santé publique en France. D’un côté, la loi sur les ratios de patients par infirmier va exiger des établissements de soins la création de postes supplémentaires pour garantir la sécurité et la qualité des soins. Cela implique inévitablement une augmentation des besoins en diplômés infirmiers. De l’autre, la réduction des quotas fragmente la réponse à ces besoins à la source même de la profession : la formation. Cette tension sape la cohérence des politiques publiques à un moment où la France peine déjà à constituer un vivier suffisant d’infirmiers pour répondre à la demande croissante, à la fois en soins aigus, soins de longue durée et prévention.
L’expérience internationale l’illustre clairement : des pays qui ont su prévoir et investir dans la formation infirmière ont observé des gains tangibles en termes de sécurité des patients, de satisfaction des équipes et de résilience face aux crises sanitaires. À l’inverse, des coupes budgétaires dans la formation entraînent rapidement un cercle vicieux d’insuffisance d’effectifs, de surcharge de travail et d’augmentation des risques cliniques.
Perspectives : sortir de l’ornière
Pour sortir de cette impasse, il est indispensable d’instaurer une planification concertée entre l’État, les Régions, les ARS et les acteurs de la formation. Cette planification doit être fondée sur des projections fiables des besoins en soins à l’horizon 2030-2050, intégrant les transformations démographiques et les politiques de prévention. Elle doit également garantir des financements pluriannuels et sécurisés pour les IFSI, afin d’éviter les oscillations qui mettent en péril la continuité pédagogique.
"La profession infirmière joue un rôle crucial pour rendre visible l’impact concret de ces décisions sur les parcours de soins. Cette mobilisation doit être accompagnée de données rigoureuses, d’analyses de besoins et de propositions opérationnelles pour aligner l’offre de formation à la réalité sanitaire du pays." alerte Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers SNPI.
Si les décisions budgétaires relèvent des arbitrages politiques, il est essentiel qu’elles s’inscrivent dans une vision stratégique de santé publique, plutôt que dans des réponses à court terme. Le débat public doit désormais intégrer la formation infirmière comme un vecteur central de notre système de santé : non seulement pour répondre aux besoins actuels, mais pour anticiper les défis de demain. Sans cela, la France risque d’entrer dans une crise de l’offre de soins plus profonde encore : là où la formation des infirmiers constitue pourtant le fondement de toute réponse efficace.