Guide HAS sur les patients partenaires : une avancée majeure qui doit mieux reconnaître les compétences infirmières

Guide HAS sur les patients partenaires : une avancée majeure qui doit mieux reconnaître les compétences infirmières

1er juillet 2026

Réaction au guide de la Haute Autorité de santé sur le partenariat en santé et les patients partenaires

« Rien sur nous sans nous. » Cette reven­di­ca­tion, née des mou­ve­ments de défense des droits des per­son­nes vivant avec le VIH puis reprise dans de nom­breux domai­nes de la santé, irri­gue aujourd’hui les poli­ti­ques publi­ques de nom­breux pays.

Avec son nou­veau guide consa­cré au par­te­na­riat en santé et aux patients par­te­nai­res, la Haute Autorité de santé fran­chit une étape impor­tante. Pour la pre­mière fois, elle pro­pose un véri­ta­ble cadre de réfé­rence des­tiné aux établissements, aux pro­fes­sion­nels et aux asso­cia­tions afin de déve­lop­per des démar­ches de par­te­na­riat struc­tu­rées.

L’ini­tia­tive mérite d’être saluée. Elle reconnaît offi­ciel­le­ment que les savoirs issus de l’expé­rience de la mala­die ne cons­ti­tuent pas un simple témoi­gnage mais une véri­ta­ble res­source pour amé­lio­rer la qua­lité des soins, l’orga­ni­sa­tion des ser­vi­ces, la for­ma­tion des pro­fes­sion­nels et la recher­che.

Pour autant, cette publi­ca­tion sou­lève également plu­sieurs inter­ro­ga­tions. Car faire entrer les patients par­te­nai­res dans le sys­tème de santé sup­pose aussi de trans­for­mer en pro­fon­deur les orga­ni­sa­tions de soins et de reconnaî­tre plei­ne­ment les pro­fes­sion­nels qui ren­dent ce par­te­na­riat pos­si­ble au quo­ti­dien.

Une évolution cohérente avec les transformations internationales

Le guide s’ins­crit dans un mou­ve­ment engagé depuis plu­sieurs décen­nies.

La HAS rap­pelle uti­le­ment les tra­vaux fon­da­teurs de Carman, Pomey, Coulter ou encore le « modèle de Montréal », aujourd’hui lar­ge­ment dif­fusé dans l’espace fran­co­phone. Elle montre également que la France n’est plus isolée : le Canada, la Belgique, la Suisse, le Luxembourg ou encore plu­sieurs régions euro­péen­nes ont déjà déve­loppé des dis­po­si­tifs com­pa­ra­bles.

Le mes­sage est clair. Le patient n’est plus seu­le­ment béné­fi­ciaire des soins. Il devient également acteur de leur amé­lio­ra­tion.

Cette évolution rejoint par­fai­te­ment les prin­ci­pes défen­dus depuis long­temps par l’OMS :
 démo­cra­tie sani­taire ;
 pou­voir d’agir (empo­wer­ment) ;
 déci­sion par­ta­gée ;
 soins cen­trés sur la per­sonne ;
 amé­lio­ra­tion conti­nue de la qua­lité.

Sur le plan concep­tuel, le guide est par­ti­cu­liè­re­ment solide.

Le premier mérite : sortir enfin du symbole

Depuis des années, de nom­breux établissements consul­tent ponc­tuel­le­ment quel­ques repré­sen­tants d’usa­gers.

La HAS va beau­coup plus loin. Elle dis­tin­gue clai­re­ment plu­sieurs niveaux d’enga­ge­ment :
 infor­ma­tion ;
 consul­ta­tion ;
 col­la­bo­ra­tion ;
 par­te­na­riat.

Le par­te­na­riat cons­ti­tue le niveau le plus élevé puisqu’il impli­que une véri­ta­ble co-cons­truc­tion des pro­jets, des orga­ni­sa­tions ou des for­ma­tions. Le schéma du conti­nuum pré­senté dans le guide cons­ti­tue sans doute l’une de ses prin­ci­pa­les contri­bu­tions péda­go­gi­ques.

Autre point fort, la HAS insiste sur les condi­tions de réus­site :
 for­ma­tion des patients par­te­nai­res ;
 for­ma­tion conjointe avec les pro­fes­sion­nels ;
 gou­ver­nance des pro­jets ;
 cadre éthique ;
 évaluation ;
 reconnais­sance du temps consa­cré.

Autrement dit, le par­te­na­riat ne relève pas de la bonne volonté. Il relève d’une orga­ni­sa­tion.

Le deuxième mérite : reconnaître la valeur du savoir expérientiel

Pendant long­temps, le sys­tème de santé a consi­déré que seuls les savoirs scien­ti­fi­ques étaient légi­ti­mes.

Le guide reconnaît désor­mais une com­plé­men­ta­rité entre plu­sieurs formes de connais­san­ces :
 savoir scien­ti­fi­que ;
 savoir cli­ni­que ;
 savoir pro­fes­sion­nel ;
 savoir expé­rien­tiel du patient.

Cette reconnais­sance cons­ti­tue pro­ba­ble­ment l’évolution cultu­relle la plus impor­tante du docu­ment.

Car vivre avec une mala­die chro­ni­que pro­duit des connais­san­ces que les pro­fes­sion­nels ne peu­vent acqué­rir autre­ment.

Ces connais­san­ces per­met­tent sou­vent :
 d’amé­lio­rer l’obser­vance ;
 d’adap­ter les par­cours ;
 d’iden­ti­fier des obs­ta­cles invi­si­bles ;
 d’amé­lio­rer l’infor­ma­tion déli­vrée aux patients.

Mais plusieurs limites apparaissent rapidement

Le docu­ment reste avant tout un guide orga­ni­sa­tion­nel. Et c’est pré­ci­sé­ment là que sur­gis­sent plu­sieurs ques­tions.

Première limite : les professionnels apparaissent comme un groupe homogène

Le texte évoque cons­tam­ment « les pro­fes­sion­nels de santé ». Pourtant, toutes les pro­fes­sions n’occu­pent pas la même place dans la rela­tion avec les patients.

Or les infir­miè­res sont pré­ci­sé­ment celles qui :
 assu­rent la conti­nuité des soins ;
 coor­don­nent les par­cours ;
 déve­lop­pent l’éducation thé­ra­peu­ti­que ;
 accom­pa­gnent les aidants ;
 évaluent les capa­ci­tés d’auto­soins ;
 détec­tent les fra­gi­li­tés socia­les ;
 cons­trui­sent la rela­tion de confiance dans la durée.

Le par­te­na­riat avec les patients est déjà au cœur du métier infir­mier. Cette spé­ci­fi­cité aurait mérité d’être expli­ci­te­ment reconnue.

Deuxième limite : le guide s’intéresse peu au partenariat clinique

La HAS prend soin de pré­ci­ser que son guide ne traite pas du par­te­na­riat de soins dans la rela­tion quo­ti­dienne entre le pro­fes­sion­nel et le patient, mais uni­que­ment du niveau orga­ni­sa­tion­nel. Cette pré­ci­sion est juri­di­que­ment com­pré­hen­si­ble.

Mais elle réduit consi­dé­ra­ble­ment la portée pra­ti­que du docu­ment. Car le par­te­na­riat se cons­truit d’abord au lit du malade. Dans une consul­ta­tion infir­mière. Lors d’une visite à domi­cile. Au cours d’un entre­tien d’éducation thé­ra­peu­ti­que. Dans une démar­che de pré­ven­tion.

Autrement dit : le par­te­na­riat ins­ti­tu­tion­nel ne pourra fonc­tion­ner dura­ble­ment que s’il repose sur un par­te­na­riat cli­ni­que quo­ti­dien.

Troisième limite : le temps du partenariat n’est jamais réellement abordé

Le guide insiste sur les métho­des. Très peu sur les moyens.

Pourtant, cons­truire un véri­ta­ble par­te­na­riat sup­pose : écouter, expli­quer, négo­cier, former, accom­pa­gner, réé­va­luer. Toutes ces acti­vi­tés deman­dent du temps.

Or chacun connaît aujourd’hui la réa­lité des établissements : sous-effec­tifs, turn-over, fer­me­tu­res de lits, sur­charge admi­nis­tra­tive.

On ne cons­truit pas une démo­cra­tie sani­taire en cinq minu­tes entre deux soins.

Quatrième limite : le guide reste silencieux sur les nouvelles compétences infirmières

Depuis la loi du 27 juin 2025, les infir­miè­res dis­po­sent de nou­vel­les mis­sions :
 consul­ta­tion infir­mière ;
 diag­nos­tic infir­mier ;
 pres­crip­tion ;
 pré­ven­tion ;
 orien­ta­tion ;
 coor­di­na­tion des par­cours.

Toutes ces évolutions ren­for­cent pré­ci­sé­ment leur capa­cité à déve­lop­per un par­te­na­riat mature avec les patients.

Pourtant, le guide ne fait qua­si­ment jamais le lien entre ces nou­vel­les com­pé­ten­ces et le déve­lop­pe­ment des patients par­te­nai­res. C’est pro­ba­ble­ment l’une de ses prin­ci­pa­les fai­bles­ses.

"Cette absence est d’autant plus para­doxale que la HAS a récem­ment adopté une posi­tion beau­coup plus res­tric­tive sur la pres­crip­tion infir­mière que celle voulue par le légis­la­teur. Dans son avis sur le projet d’arrêté, elle a pro­posé de limi­ter for­te­ment le champ des pres­crip­tions infir­miè­res, notam­ment en matière d’exa­mens com­plé­men­tai­res et de pro­duits de santé, alors même que ces com­pé­ten­ces visent pré­ci­sé­ment à flui­di­fier le par­cours des patients et à ren­for­cer leur auto­no­mie. Le par­te­na­riat en santé sup­pose pour­tant de reconnaî­tre les pro­fes­sion­nels capa­bles d’accom­pa­gner les per­son­nes dans des déci­sions éclairées, de coor­don­ner leur par­cours et d’agir rapi­de­ment lors­que leur situa­tion le jus­ti­fie. Il est dif­fi­cile de pro­mou­voir une rela­tion fondée sur la confiance, la co-cons­truc­tion et le pou­voir d’agir des patients tout en main­te­nant une concep­tion res­tric­tive de l’auto­no­mie cli­ni­que des infir­miè­res. Le déve­lop­pe­ment des patients par­te­nai­res et celui des nou­vel­les com­pé­ten­ces infir­miè­res relè­vent pour­tant d’une même logi­que : celle d’un sys­tème de santé plus réac­tif, plus acces­si­ble et davan­tage centré sur les besoins des per­son­nes." signale Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI.

Les infirmières disposent pourtant de tous les leviers pour faire vivre ce partenariat

La pro­fes­sion infir­mière pos­sède plu­sieurs atouts majeurs.

Elle est pré­sente : à l’hôpi­tal, en ville, à domi­cile, en EHPAD, en établissement sco­laire, en santé au tra­vail, en psy­chia­trie, en pro­tec­tion mater­nelle et infan­tile...

Aucune autre pro­fes­sion n’accom­pa­gne autant de par­cours de vie.

Les infir­miè­res déve­lop­pent déjà quo­ti­dien­ne­ment :
 l’éducation thé­ra­peu­ti­que ;
 l’entre­tien moti­va­tion­nel ;
 la pré­ven­tion ;
 la coor­di­na­tion ;
 l’accom­pa­gne­ment des pro­ches ;
 la déci­sion par­ta­gée ;
 l’auto­no­mi­sa­tion des per­son­nes.

Autrement dit, le par­te­na­riat avec les patients ne cons­ti­tue pas une rup­ture cultu­relle pour les infir­miè­res. Il cons­ti­tue la for­ma­li­sa­tion d’une pra­ti­que ancienne.

Les nou­vel­les consul­ta­tions infir­miè­res pour­raient d’ailleurs deve­nir l’un des lieux pri­vi­lé­giés de cette co-cons­truc­tion : défi­ni­tion des objec­tifs de santé avec la per­sonne, mobi­li­sa­tion de ses pré­fé­ren­ces, ren­for­ce­ment de ses capa­ci­tés d’auto­soins, coor­di­na­tion avec les autres pro­fes­sion­nels et évaluation des résul­tats. La réforme de la pro­fes­sion offre ainsi une oppor­tu­nité de tra­duire les prin­ci­pes du guide en pra­ti­ques concrè­tes.

Une ambition désormais à traduire dans les politiques publiques

Le guide reconnaît lui-même que plu­sieurs évolutions res­tent néces­sai­res : sécu­ri­sa­tion juri­di­que ; reconnais­sance ins­ti­tu­tion­nelle ; finan­ce­ment ; for­ma­tion ; évaluation ; capi­ta­li­sa­tion natio­nale des expé­rien­ces.

Ces recom­man­da­tions vont dans le bon sens.

Mais elles gagne­raient à être com­plé­tées par une stra­té­gie plus ambi­tieuse inté­grant plei­ne­ment les com­pé­ten­ces infir­miè­res.

Car le par­te­na­riat ne pourra pas repo­ser uni­que­ment sur quel­ques patients par­te­nai­res par­ti­cu­liè­re­ment inves­tis. Il devra deve­nir une com­pé­tence col­lec­tive des équipes de soins.

Faire du partenariat un levier de transformation du système de santé

Le guide de la HAS cons­ti­tue une étape impor­tante. Il apporte enfin un cadre métho­do­lo­gi­que attendu depuis plu­sieurs années. Il rap­pelle uti­le­ment que les patients ne sont pas seu­le­ment des­ti­na­tai­res des soins mais également déten­teurs d’une exper­tise irrem­pla­ça­ble.

Pour autant, cette ambi­tion ne pourra pro­duire tous ses effets qu’à une condi­tion : reconnaî­tre que le par­te­na­riat ne se décrète pas, il se cons­truit au quo­ti­dien. Et cette cons­truc­tion repose d’abord sur les pro­fes­sion­nels qui accom­pa­gnent les patients dans la durée.

À cet égard, les infir­miè­res occu­pent une posi­tion sin­gu­lière. Leur proxi­mité avec les per­son­nes, leur rôle dans la coor­di­na­tion, l’éducation à la santé, la pré­ven­tion et désor­mais la consul­ta­tion infir­mière en font des acteurs clés de cette évolution.

Faire des patients de véri­ta­bles par­te­nai­res est une avan­cée démo­cra­ti­que. Donner aux pro­fes­sion­nels, et notam­ment aux infir­miè­res, les moyens d’exer­cer plei­ne­ment ce par­te­na­riat est désor­mais le pro­chain défi du sys­tème de santé.

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