Hôpital public : l’efficience devient un risque sanitaire
22 février 2026
Face au déficit historique de l’hôpital public, le rapport IGF-IGAS propose une transformation territoriale. Mais entre rationalisation, ratios soignants insuffisants et prévention sous-estimée, cette réforme soulève des enjeux majeurs pour la qualité des soins et l’accès des patients.
Le constat est sans appel. Avec près de 2,9 milliards d’euros de déficit en 2024, l’hôpital public traverse une crise financière inédite. Le rapport IGF-IGAS rendu public ces jours-ci propose de renforcer l’efficience par une intégration territoriale et une transformation de l’offre de soins. Derrière cette ambition, une question centrale demeure. Peut-on réorganiser l’hôpital pour l’équilibrer financièrement sans fragiliser l’accès, la qualité des soins et les équipes ?
Le rapport s’inscrit dans une logique claire : mutualiser, restructurer et territorialiser. Il recommande notamment de réexaminer les investissements du Ségur, d’optimiser la gestion des lits, de maîtriser les dépenses médicales et de mutualiser fonctions supports et services médico-techniques. L’objectif affiché est d’identifier rapidement de nouvelles mesures d’économies.
https://www.igas.gouv.fr/face-la-gravite-de-la-situation-financiere-des-hopitaux-publics-renforcer-lefficience-par-une-integration-territoriale
La mission propose une transformation plus profonde : accélération de l’ambulatoire et de l’hospitalisation à domicile, réorganisation territoriale de l’offre de soins selon une logique de gradation, et évolution des groupements hospitaliers de territoire vers de véritables groupes hospitaliers publics.
Une promesse d’efficience qui interroge l’accès aux soins
La rationalisation territoriale repose sur un principe : concentrer certaines activités afin d’atteindre des seuils garantissant qualité et sécurité. Cependant, la réalité territoriale est plus complexe. Les réorganisations hospitalières sont souvent perçues comme une concentration des plateaux techniques sur un site central, avec un risque de dégradation de l’accès au service public hospitalier.
Allongement des distances, complexification des parcours, fragilisation des filières urgentes ou chroniques : la gradation peut produire des pertes de chance si elle n’est pas accompagnée d’une offre de proximité solide.
L’ambulatoire et l’hospitalisation à domicile constituent des leviers pertinents mais conditionnés à la robustesse du premier recours et à la coordination ville-hôpital. Sans renforcement massif de ces dispositifs, l’efficience risque de se traduire par une externalisation des contraintes vers les patients et les soignants de proximité.
L’angle mort des ratios de patients par soignant
Une dimension essentielle reste insuffisamment abordée : celle des effectifs au lit du patient. Or la littérature internationale est constante. Les ratios soignants-patients constituent un déterminant majeur de la qualité et de la sécurité des soins. Des effectifs insuffisants augmentent les événements indésirables, la mortalité hospitalière, les réhospitalisations et la durée de séjour. À l’inverse, des dotations sécuritaires améliorent les résultats cliniques et la satisfaction des patients.
Le rapport évoque l’optimisation du capacitaire et de la productivité mais ne traite pas explicitement de la sécurisation des ratios. Cette omission interroge. L’efficience organisationnelle ne peut reposer uniquement sur la réduction des coûts ou la mutualisation des ressources sans garantir un niveau minimal de présence soignante.
Dans un contexte de pénurie et d’intensification du travail, la transformation hospitalière doit intégrer les ratios comme un indicateur de qualité et non comme une variable d’ajustement. Sans cela, les gains financiers pourraient se traduire par une dégradation silencieuse de la sécurité des soins et par une aggravation de la charge mentale des équipes.
Toutes les études internationales montent que l’augmentation du nombre de patients par infirmière est associée à une hausse significative du risque de décès, mais aussi des complications, des infections nosocomiales et des réadmissions. Chaque patient supplémentaire confié à une infirmière augmente la probabilité d’événements indésirables et réduit le temps disponible pour la surveillance clinique, l’éducation et la coordination. Les ratios sont un indicateur central de santé publique et un levier majeur de prévention des décès évitables.
Une dimension humaine insuffisamment intégrée
Le rapport identifie les efforts d’efficience des années 2010 comme ayant contribué à la dégradation du climat social et à l’attractivité hospitalière. Pourtant, les solutions proposées reposent largement sur de nouveaux plans d’économies.
Mobilité multisite, mutualisation des équipes et optimisation du capacitaire peuvent améliorer la gestion comptable mais génèrent surtout une intensification du travail. Elles fragmentent les collectifs et peuvent altérer la continuité relationnelle avec les patients.
"Dans un contexte marqué par la pénurie, l’épuisement et la perte de sens, cette approche comporte un risque majeur : fragiliser davantage les équipes. La fuite des soignants rappelle que la soit disante "efficience organisationnelle" ne peut se substituer à une stratégie ambitieuse de qualité de vie au travail et de reconnaissance professionnelle." alerte Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers SNPI.
Prévention et compétences infirmières : le levier sous-estimé
Autre angle mort : la prévention. Le rapport met l’accent sur l’organisation hospitalière mais aborde peu le potentiel de réduction des hospitalisations évitables.
Or la prévention constitue l’un des leviers les plus puissants d’efficience durable. Vaccination, éducation thérapeutique, suivi des maladies chroniques, repérage précoce des fragilités ou coordination à domicile permettent de réduire les complications, les passages aux urgences et les hospitalisations.
Dans ce champ, les compétences infirmières représentent un atout majeur. La consultation infirmière, la prescription, la coordination et l’éducation à la santé renforcées par les évolutions législatives récentes offrent des perspectives concrètes. Déployer ces compétences à grande échelle permettrait d’agir en amont de la maladie, d’améliorer l’observance et de sécuriser les parcours. C’est aussi un levier d’équité territoriale, notamment dans les zones sous-dotées.
L’efficience hospitalière ne peut être pensée uniquement à partir de l’hôpital. Elle doit intégrer la prévention et le rôle pivot de la profession infirmière dans la continuité des soins.
Entre nécessité économique et impératif sanitaire
Le diagnostic financier posé par le rapport est incontestable. L’hôpital public ne peut poursuivre sa trajectoire déficitaire sans risquer une dégradation de sa capacité d’investissement et de sa continuité de service. Sauf que ce n’est pas un problème de gestion mais de sous-financement : depuis des années l’ONDAM est de moitié inférieur aux besoins, ce qui asphyxie financièrement les hôpitaux.
L’efficience organisationnelle ne garantit pas la qualité des soins, l’équité territoriale ni la soutenabilité humaine. Trois angles morts apparaissent : la crise des ressources humaines, l’absence de sécurisation des ratios et la sous-valorisation de la prévention.
Repenser l’efficience : une opportunité pour transformer autrement
La transformation hospitalière est inévitable. Mais sa réussite dépendra de l’équilibre entre rationalisation économique et projet sanitaire.
Une approche réellement soutenable devrait reposer sur quatre piliers :
– des ratios de patients par infirmière garantissant la qualité des soins ;
– un investissement massif dans les équipes ;
– un déploiement ambitieux de la prévention et des compétences infirmières ;
– une gouvernance territoriale participative.
L’efficience ne peut être une finalité. Elle doit devenir un moyen au service de la qualité, de l’accès et de la confiance dans le service public hospitalier. Au fond, la question n’est pas de savoir si l’hôpital doit se transformer. Elle est de déterminer au bénéfice de qui et selon quelles priorités. Dans un système de santé fondé sur la solidarité, l’équilibre financier ne peut être recherché au détriment du soin.
Au-delà des équilibres budgétaires, l’hôpital public incarne un pacte social. Il est le lieu où la solidarité devient concrète, où la vulnérabilité trouve réponse et où la confiance collective se construit. Réformer est nécessaire, mais réformer sans perdre de vue l’humain est indispensable. L’efficience ne peut se réduire à des tableaux de bord : elle se mesure dans le temps passé auprès des patients, dans la qualité de la relation soignante et dans la capacité à prévenir plutôt qu’à réparer.
Garantir des ratios sécuritaires, investir dans les compétences infirmières et faire de la prévention une priorité ne relèvent pas d’un luxe mais d’un choix de société. L’avenir de l’hôpital ne dépendra pas seulement de sa performance économique, mais de la place que nous accorderons au soin, à la dignité et à celles et ceux qui les rendent possibles chaque jour.