L’abandon des personnes âgées : alerte éthique

20 octobre 2025

« Nous avons consenti col­lec­ti­ve­ment au choix de l’aban­don des per­son­nes âgées. » Cette phrase publiée dans La Croix résonne comme un miroir. Et il n’est pas flat­teur.

La tri­bune de Laurent Frémont et Emmanuel Hirsch adopte un ton volon­tai­re­ment pro­vo­ca­teur pour sou­li­gner ce qui pour­rait appa­raî­tre comme un renon­ce­ment col­lec­tif. Nous vieillis­sons plus nom­breux, mais pas mieux. Une per­sonne sur quatre de plus de 75 ans vit seule. Les EHPAD pei­nent à recru­ter, les SSIAD man­quent d’effec­tifs, et les poli­ti­ques de pré­ven­tion res­tent les gran­des oubliées. La dépen­dance est deve­nue un coût à maî­tri­ser, plus qu’une huma­nité à accom­pa­gner.

Pourtant, vieillir n’est pas une mala­die. C’est une étape de vie. Et c’est à ce moment que la société devrait redou­bler de pré­sence, de soin, de res­pect. Nous avons col­lec­ti­ve­ment renoncé à consi­dé­rer les aînés comme des citoyens à part entière, por­teurs d’expé­rience, de savoirs, de désirs. On parle de « perte d’auto­no­mie », mais c’est d’abord une perte de lien.

Les infir­miè­res le voient chaque jour : une parole, un regard, un soin adapté peu­vent éviter l’hos­pi­ta­li­sa­tion, retar­der la dépen­dance, res­tau­rer la dignité. Mais encore faut-il leur donner les moyens d’agir : temps, reconnais­sance, effec­tifs, coor­di­na­tion.

À notre niveau pro­fes­sion­nel, en tant qu’infir­miers enga­gés en santé publi­que, en éducation à la santé, en éthique du soin, cette situa­tion est une invi­ta­tion à agir :
 Mettre l’accent sur la pré­ven­tion active : pro­mou­voir le « bien-vieillir », repé­rer pré­co­ce­ment la fra­gi­lité, mobi­li­ser le lien social, favo­ri­ser l’habi­tat adapté
 Renforcer l’accom­pa­gne­ment coor­donné : l’infir­mier doit être reconnu comme pivot du par­cours de la per­sonne âgée
 Défendre une concep­tion de la per­sonne âgée comme actrice de son soin et non comme simple béné­fi­ciaire : cela passe par l’écoute, la cocons­truc­tion du projet de vie, l’éthique du res­pect.

Pour qu’il ne s’agisse plus d’un « consen­te­ment col­lec­tif » à l’aban­don mais d’un enga­ge­ment actif à la dignité, trois axes méri­tent prio­rité :
 Budget et res­sour­ces humai­nes : accroî­tre les effec­tifs, reva­lo­ri­ser les métiers du grand âge, adap­ter les rému­né­ra­tions et condi­tions de tra­vail.
 Innovation ter­ri­to­riale : déve­lop­per des dis­po­si­tifs de proxi­mité (soins infir­miers à domi­cile, télé­santé, coor­di­na­tion ville-hôpi­tal, habi­tat inter­gé­né­ra­tion­nel...)
 Culture ins­ti­tu­tion­nelle : ins­tau­rer un « droit à vieillir chez soi », encou­ra­ger l’inter­dis­ci­pli­na­rité, ins­crire la per­sonne âgée dans la cité, com­bat­tre l’iso­le­ment.

L’arti­cle ne for­mule pas un procès : il lance une alerte morale. En tant que soi­gnants, nous avons le devoir de ne pas subir ce cons­tat mais de le trans­for­mer. Il ne s’agit pas seu­le­ment d’amé­lio­rer des indi­ca­teurs, mais de réaf­fir­mer notre enga­ge­ment auprès des per­son­nes âgées : veiller à ce que chaque vie soit accom­pa­gnée, que chaque dépen­dance ne devienne pas aban­don. Le défi est à la hau­teur de notre res­pon­sa­bi­lité.

Ne plus consen­tir à l’aban­don, c’est choi­sir une société qui prend soin jusqu’au bout.

https://www.la-croix.com/a-vif/nous-avons-consenti-col­lec­ti­ve­ment-au-choix-de-l-aban­don-des-per­son­nes-agees-20251014

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