Mise en œuvre des ratios soignants par lit ouvert : contribution du SNPI
11 janvier 2026
Ratios soignants par lit ouvert, charge en soins, charge de travail, santé mentale des équipes, périnatalité, psychiatrie, soins palliatifs : à la suite de la loi de janvier 2025, le Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI publie un article de référence pour concrétiser la mise en œuvre des ratios infirmiers en France. Fondé sur le travail réel des soignants et les besoins des patients, ce document propose une doctrine claire et des orientations opérationnelles pour sécuriser les soins, améliorer les parcours et garantir la soutenabilité du système de santé.
La loi de janvier 2025 instituant des ratios de patients par soignant constitue une rupture majeure dans l’histoire récente du système de santé français. Pour la première fois, le législateur reconnaît explicitement que la qualité et la sécurité des soins ne peuvent plus être dissociées des conditions concrètes dans lesquelles les soignants exercent, ni être laissées à la seule appréciation locale des établissements.
Cette loi marque un changement de paradigme : elle fait entrer la dotation en soignants dans le champ des exigences de sécurité sanitaire, au même titre que les normes d’hygiène, les dispositifs médicaux ou les procédures de gestion des risques.
La mission confiée à la Haute Autorité de Santé vise désormais à traduire ce principe dans des recommandations nationales opérationnelles, applicables dans des secteurs particulièrement sensibles. La HAS a souhaité commencer par :
– la périnatalité, et plus spécifiquement la néonatalogie,
– la psychiatrie,
– les soins palliatifs.
Ces secteurs ont en commun :
– une charge en soins élevée et variable,
– une forte intensité relationnelle et émotionnelle,
– des enjeux éthiques et de sécurité majeurs,
– une vulnérabilité accrue des patients,
– une exposition importante des équipes à l’usure professionnelle.
Le SNPI entend contribuer à cette mission en apportant une lecture infirmière du soin, centrée sur le travail réel, la clinique, la relation, la prévention des risques et la soutenabilité humaine du système.
I. Pourquoi les ratios doivent être pensés « par lit ouvert »
1. Dépasser définitivement la logique des effectifs théoriques
Historiquement, les établissements de santé ont raisonné en :
– équivalents temps plein,
– plafonds d’emplois,
– masses salariales,
– taux de remplacement budgétaires.
Or cette logique présente une limite structurelle : elle ne dit rien de la présence réelle des soignants auprès des patients, ni de leur capacité effective à assurer des soins sécurisés.
Un poste ouvert mais vacant, un poste occupé mais absent pour congé long, un effectif comptabilisé mais non présent au lit du patient ne protègent ni le patient, ni l’équipe.
Le raisonnement par lit ouvert permet de :
– reconnecter les effectifs à l’activité réelle,
– objectiver les tensions,
– rendre visibles les écarts entre normes et réalité,
– sortir des ajustements invisibles supportés par les équipes.
2. Le lit ouvert comme unité clinique, non comme abstraction administrative
Pour le SNPI, le lit ouvert n’est pas un chiffre. C’est une unité clinique vivante, qui engage :
– une présence soignante continue,
– une disponibilité relationnelle,
– une vigilance clinique permanente.
Le ratio par lit ouvert doit donc être compris comme un socle minimal de sécurité, et non comme un plafond organisationnel ou une variable d’optimisation. Il ne s’agit pas de « faire tourner plus de lits avec moins de soignants », mais de conditionner l’ouverture et le maintien des lits à la capacité réelle de soigner.
II. Clarifier les notions pour éviter les dérives d’application
1. Charge en soins : une réalité clinique dynamique
La charge en soins correspond à l’ensemble des soins requis par les patients, compte tenu :
– de leur état clinique,
– de leur niveau de dépendance,
– de la complexité des actes,
– des besoins relationnels et éducatifs,
– des exigences de surveillance et de prévention.
Elle est variable d’un patient à l’autre, évolutive dans le temps, et parfois imprévisible.
En périnatalité, en psychiatrie et en soins palliatifs, cette charge est rarement standardisée et nécessite une capacité d’adaptation permanente des équipes.
2. Charge de travail : la réalité du travail réel
La charge de travail inclut la charge en soins, mais va bien au-delà.
Elle intègre :
– l’organisation des flux,
– les entrées et sorties non anticipées,
– les tâches non cliniques,
– la gestion des aléas,
– la charge mentale liée à la vigilance permanente,
– la charge émotionnelle liée à la souffrance, à la violence, à la mort,
– l’impact cumulatif sur la santé mentale des soignants.
👉 Ignorer la charge de travail revient à sous-estimer structurellement les besoins réels en effectifs.
III. Doctrine SNPI sur le périmètre des soignants comptabilisés
1. Le soin direct comme critère central et exclusif
Le SNPI affirme un principe clair, non négociable : les ratios doivent porter exclusivement sur les soignants exerçant des soins directs au lit du patient.
Cette position n’est pas idéologique ; elle est clinique et sécuritaire. Les fonctions d’encadrement, de coordination, de liaison, bien que indispensables au fonctionnement du système, ne remplacent pas une présence soignante au lit du patient. Les intégrer dans les ratios reviendrait à fausser l’outil et à créer une illusion de sécurité.
2. La présence réelle comme fondement du calcul
Le SNPI insiste sur la nécessité de fonder les ratios sur la présence effective :
– exclusion des absences longues,
– exclusion des congés maternité,
– exclusion des postes administrativement ouverts mais non pourvus.
En revanche, les renforts et l’intérim doivent être comptabilisés s’ils sont réellement présents, formés et intégrés à l’équipe.
IV. La capacité de remplacement : un pilier de la sécurité des soins
Les ratios ne peuvent fonctionner dans un système où l’absentéisme est absorbé par :
– des rappels incessants,
– une surcharge des équipes présentes,
– une dégradation silencieuse de la qualité.
Le SNPI considère indispensable :
– la structuration d’une équipe de pools de remplacement internes,
– des règles claires de mobilisation,
– un recours à l’intérim sécurisé et accompagné.
Le remplacement est un dispositif de prévention des risques, pas une variable économique.
V. Gouvernance clinique des effectifs : redonner une place aux soignants
Les ratios ne peuvent être imposés de manière descendante sans perdre leur efficacité.
Le SNPI plaide pour une gouvernance clinique des effectifs, un "comité de suivi des ratios" fondée sur :
– la participation majoritaire de soignants de terrain,
– une articulation avec l’encadrement,
– une capacité réelle d’analyse et de proposition.
Cette gouvernance permet :
– d’adapter les ratios aux réalités cliniques,
– de prévenir les situations à risque,
– de restaurer la confiance des équipes,
– de transformer les ratios en outil partagé, non subi.
VI. FOCUS SECTORIEL – PÉRINATALITÉ ET NÉONATALOGIE
En néonatologie, la notion même de lit ouvert est insuffisante si elle n’intègre pas la dimension parentale du soin.
1. Une charge en soins élargie à la parentalité
L’accompagnement des parents conditionne l’adhésion aux soins, et participe directement au devenir de l’enfant. Ce temps infirmier doit être reconnu comme une activité de soin à part entière.
L’hospitalisation d’un nouveau-né, en particulier en néonatalogie, s’inscrit fréquemment dans un contexte de rupture brutale de la parentalité attendue : prématurité, pathologie grave, séparation précoce, environnement hautement technicisé. Cette situation génère chez les parents anxiété, culpabilité, sentiment d’impuissance et perte de repères.
Le temps infirmier consacré à l’accompagnement des parents permet :
– de restaurer une compréhension partagée de la situation clinique,
– de favoriser l’appropriation progressive du rôle parental,
– de soutenir le lien d’attachement parent-enfant, facteur déterminant du développement ultérieur,
– de prévenir des incompréhensions, des ruptures de confiance ou des refus de soins.
2. Allaitement, épuisement maternel et vulnérabilité psychique
L’accompagnement de l’allaitement mobilise des compétences spécialisées, du temps long, et une disponibilité émotionnelle importante. Il s’inscrit souvent dans un contexte d’épuisement maternel et de culpabilité, que les équipes doivent contenir et accompagner.
3. Annonces graves et incertitude
Les annonces de pathologies graves ou d’incertitude pronostique génèrent :
– une charge émotionnelle intense,
– une nécessité de continuité relationnelle,
– une forte sollicitation des soignants expérimentés.
4. Composition des équipes et compagnonnage
La sécurité repose sur :
– un équilibre entre infirmières généralistes et puéricultrices,
– la reconnaissance de l’expertise spécifique des puéricultrices,
– un compagnonnage structuré, protégé et reconnu.
VII. FOCUS SECTORIEL – PSYCHIATRIE
1. Une hétérogénéité structurelle des lits
Un lit psychiatrique ne représente jamais une charge homogène. La contrainte, la sécurisation, la judiciarisation modifient profondément la charge en soins et la charge de travail.
La contrainte, qu’elle soit liée à une hospitalisation sans consentement ou à une mesure de protection, transforme la relation de soin. Elle impose une vigilance accrue, une gestion permanente du risque de passage à l’acte, et un investissement relationnel renforcé pour maintenir une alliance thérapeutique fragile.
La sécurisation, notamment dans les chambres sécurisées ou les situations de crise aiguë, génère une charge en soins et une charge de travail très élevées. Elle mobilise :
– une surveillance continue ou quasi continue,
– une disponibilité immédiate des soignants,
– une coordination étroite au sein de l’équipe,
– une charge émotionnelle importante liée à la tension et à la responsabilité.
La judiciarisation, lorsqu’un patient relève de mesures pénales ou pénitentiaires, ajoute une complexité supplémentaire. Elle impose :
– le respect de cadres juridiques stricts,
– une coordination avec les forces de l’ordre et l’administration pénitentiaire,
– des contraintes de sécurité spécifiques,
– une traçabilité renforcée des actes et des décisions.
2. Gestion de la violence et de l’agressivité
La prévention de la violence mobilise du temps, exige de l’expérience, nécessite une vigilance constante. Elle pèse lourdement sur la charge mentale des équipes.
3. Visites et cadre sécuritaire
La gestion des visites est une activité de soin indirect complexe, nécessitant : évaluation, médiation, protection collective.
L’évaluation est permanente. Chaque visite implique d’apprécier :
– l’état psychique du patient à un instant donné,
– le risque de déstabilisation émotionnelle ou comportementale,
– l’impact potentiel sur les autres patients de l’unité,
– les interactions possibles avec les proches.
Cette évaluation clinique conditionne les modalités mêmes de la visite : présence accompagnée, durée, lieu, moment, voire report ou suspension temporaire.
La médiation constitue un second volet essentiel. Les soignants doivent :
– expliciter le cadre de soins et ses limites,
– traduire les enjeux thérapeutiques auprès des familles,
– prévenir les malentendus, les conflits ou les injonctions contradictoires,
– maintenir une alliance thérapeutique parfois fragile.
Cette médiation requiert du temps, de l’expérience et une posture professionnelle ajustée, notamment lorsque les relations familiales sont complexes ou conflictuelles.
4. Tutorat et expérience clinique
La psychiatrie repose sur un savoir expérientiel transmis par les soignants les plus expérimentés. Sans effectifs suffisants, cette transmission disparaît.
VIII. FOCUS SECTORIEL – SOINS PALLIATIFS
1. Une intensité relationnelle et éthique permanente
Les soins palliatifs confrontent les équipes à : la fin de vie, la souffrance globale, des choix éthiques complexes. Cette confrontation permanente à la finitude, à la souffrance et à l’éthique constitue une charge émotionnelle et morale cumulative, qui ne peut être absorbée sans effectifs suffisants, équipes stables et espaces de soutien. La reconnaissance de cette réalité est indispensable pour garantir à la fois la qualité de l’accompagnement et la pérennité des équipes de soins palliatifs.
2. Le temps comme condition de la qualité
En soins palliatifs, le temps constitue un outil thérapeutique à part entière, au même titre que les traitements médicamenteux ou les dispositifs de prise en charge de la douleur.
La qualité du soin palliatif repose sur :
– la disponibilité réelle auprès du patient,
– la capacité à écouter, à observer, à ajuster,
– la continuité relationnelle dans un moment de grande vulnérabilité.
Le temps infirmier permet :
– l’évaluation fine et répétée des symptômes (douleur, dyspnée, anxiété, agitation),
– l’adaptation progressive des soins en fonction de l’évolution clinique,
– la construction d’une relation de confiance indispensable à l’expression des besoins,
– l’accompagnement des décisions complexes, souvent évolutives,
– la présence silencieuse, parfois aussi thérapeutique que l’intervention technique.
3. Prévenir l’usure émotionnelle
Les soins palliatifs exposent les équipes à une charge émotionnelle cumulative particulièrement élevée. La confrontation répétée à la fin de vie, à la souffrance des patients et des proches, ainsi qu’aux dilemmes éthiques inhérents à ces situations, constitue un facteur majeur d’usure professionnelle.
Cette usure ne résulte pas uniquement de la charge de travail, mais :
– de la répétition des situations de deuil,
– de l’intensité relationnelle,
– du sentiment de responsabilité morale,
– de la difficulté à concilier exigences cliniques, attentes des familles et contraintes organisationnelles.
La stabilité des équipes et des effectifs est, dans ce contexte, une condition essentielle de la qualité et de la pérennité des soins palliatifs.
Elle permet la construction de repères collectifs, le partage de l’expérience et des émotions au sein de l’équipe, la transmission des savoirs relationnels et éthiques, et la prévention du sentiment d’isolement des soignants.
IX. Synthèse stratégique SNPI
Le SNPI propose une doctrine claire :
– le lit ouvert comme socle,
– la charge en soins comme modulation,
– la charge de travail comme condition de faisabilité,
– la capacité de remplacement comme garantie,
– la gouvernance clinique comme levier,
– la transmission comme investissement.
Le SNPI propose que les recommandations nationales reposent sur :
– des ratios soignants par lit ouvert comme socle de sécurité,
– une modulation selon la charge en soins réelle,
– une reconnaissance pleine de la charge de travail,
– une capacité de remplacement structurée,
– une gouvernance clinique associant les soignants,
– la reconnaissance du compagnonnage et de la transmission.
Les ratios comme choix de société
Mettre en œuvre les ratios soignants par lit ouvert, c’est accepter une réalité simple : on ne soigne pas mieux en pressurisant davantage ceux qui soignent. C’est un choix de société, un choix de sécurité, un choix de respect.
Le SNPI réaffirme sa pleine disponibilité pour accompagner cette transformation, dans une logique de co-construction exigeante et responsable.