Prescription infirmière : l’enjeu est la cohérence clinique
17 juin 2026
Le Collège Infirmier Français (CIF) a pris connaissance de l’avis rendu par la Haute Autorité de santé (HAS) concernant le projet d’arrêté relatif à la prescription infirmière.
Cet avis met en lumière un débat qui dépasse largement la seule question de savoir quels produits de santé ou quels examens complémentaires pourront être prescrits par les infirmières et les infirmiers.
La véritable question est celle de la place du raisonnement clinique infirmier dans notre système de santé.
Elle est aussi celle de la fidélité des textes d’application à l’esprit de la loi du 27 juin 2025 et in fine du respect du débat démocratique.
Cette loi n’a pas simplement procédé à un ajustement technique du périmètre d’intervention des infirmières et des infirmiers. Elle a engagé une transformation plus profonde : le passage d’une profession historiquement encadrée par une logique d’actes à une profession désormais structurée autour de missions, de compétences, d’une consultation infirmière, d’un diagnostic infirmier, d’un accès direct, d’une capacité d’orientation, de coordination et de prescription.
C’est dans ce cadre que l’avis de la HAS doit être lu et discuté.
Une prescription qui s’inscrit dans une démarche clinique
Depuis la loi du 27 juin 2025 et le décret du 24 décembre 2025, la profession infirmière dispose d’un cadre rénové articulant consultation infirmière, diagnostic infirmier, prévention, suivi, coordination et prescription.
Le CIF l’a rappelé dès février 2026 : la prescription infirmière n’est ni un catalogue de produits, ni une succession d’autorisations techniques. Elle constitue un acte clinique qui repose sur l’évaluation de la personne, l’identification de ses besoins, l’analyse des facteurs de risque, la définition d’objectifs de soins et leur réévaluation.
Sous cet angle, le CIF partage plusieurs préoccupations exprimées par la HAS concernant la nécessité d’un cadre rigoureux, d’une traçabilité adaptée, d’une coordination avec les autres acteurs du parcours et d’une formation appropriée. Ces exigences participent à la qualité et à la sécurité des soins.
Mais ces exigences ne doivent pas conduire à neutraliser la portée de la réforme.
Sécuriser la prescription infirmière ne signifie pas la subordonner systématiquement à un raisonnement médical préalable, ni la réduire à un mécanisme d’exécution encadré par des autorisations ponctuelles. La loi a reconnu une compétence propre, exercée dans le champ infirmier, dans le respect de la coordination interprofessionnelle. Elle n’a pas entendu recréer, par voie réglementaire, les verrous que le législateur a précisément souhaité dépasser.
Le risque serait de revenir, sous couvert de prudence, à l’ancien modèle du décret d’actes : une juxtaposition de gestes autorisés, sans véritable reconnaissance du raisonnement clinique infirmier.
Or la réforme de 2025 repose sur une logique différente. Elle reconnaît que l’infirmière ou l’infirmier peut conduire une consultation, poser un diagnostic infirmier, identifier des besoins, déterminer des objectifs de soins, déclencher les interventions relevant de son champ de compétences, prescrire les produits de santé et examens complémentaires nécessaires, puis orienter lorsque la situation l’exige.
C’est cet équilibre qu’il faut préserver.
Prévenir, orienter, agir plus tôt
Le CIF souhaite toutefois rappeler que la prescription infirmière ne trouve pas sa justification première dans une logique de redistribution des compétences entre professions.
Elle répond avant tout à une logique de santé publique.
Les maladies chroniques, les pathologies cardio-vasculaires, respiratoires ou métaboliques représentent aujourd’hui une part majeure des besoins de santé de la population. Dans ces domaines, l’identification précoce des facteurs de risque, le repérage des situations nécessitant une évaluation complémentaire et l’orientation rapide vers le bon interlocuteur constituent des enjeux majeurs.
La prescription infirmière doit être comprise comme un outil au service de cette démarche de prévention, de repérage et d’orientation.
Elle permet d’agir plus tôt, de documenter une situation clinique, de fluidifier le parcours du patient et d’éviter des consultations médicales dont l’objet serait uniquement de permettre l’accès à un examen simple ou à un dispositif nécessaire à la prise en charge.
Dans un système de santé confronté aux difficultés d’accès aux médecins traitants, à l’augmentation des besoins chroniques, au vieillissement de la population et aux tensions sur les soins de premier recours, il serait paradoxal de reconnaître l’accès direct infirmier tout en privant les professionnels des outils opérationnels nécessaires à cet accès direct.
L’enjeu n’est pas d’opposer les professions. L’enjeu est de construire des parcours dans lesquels chaque professionnel intervient au bon moment, dans son champ de compétences, avec les moyens adaptés en respect d’une gradation des soins lisibles.
Prescription ne signifie pas diagnostic médical
Le débat actuel révèle parfois une confusion entre plusieurs étapes du parcours de soins.
Prescrire un examen complémentaire ne signifie pas poser un diagnostic médical.
Demander une glycémie, une HbA1c, une créatininémie, un ECBU ou une radiographie dans un contexte clinique identifié ne revient pas à assurer seul l’interprétation diagnostique, ni à décider d’un traitement médical.
La prescription permet d’obtenir une information utile.
L’interprétation diagnostique, la synthèse clinique globale et les décisions thérapeutiques relèvent ensuite des compétences des professionnels concernés.
Cette complémentarité des rôles est au cœur des organisations modernes de soins.
Il faut donc éviter une lecture excessivement médicale de la prescription. Toute prescription n’est pas un diagnostic médical déguisé. Toute demande d’examen complémentaire ne traduit pas une volonté de substitution au médecin. Dans de nombreuses situations, elle constitue au contraire un acte d’orientation, de repérage, de prévention ou de suivi, permettant d’accélérer la prise en charge et de mieux préparer l’intervention du professionnel compétent.
Confondre prescription infirmière et diagnostic médical conduirait à méconnaître la distinction, désormais consacrée par les textes, entre diagnostic infirmier et diagnostic médical.
Le diagnostic infirmier relève du champ infirmier. Il permet d’identifier les besoins de la personne, les risques, les objectifs de soins et les interventions appropriées. Il n’a pas vocation à se substituer au diagnostic médical, mais il constitue un raisonnement clinique autonome, indispensable à la qualité des prises en charge. Il a aussi été reconnue légalement une dérogation à l’exercice illégal de la médecine dans le cadre du diagnostic infirmier – dérogation réaffirmé par le gouvernement lors des débats et voté à l’unanimité par les parlementaires.
C’est précisément parce que les rôles sont différents qu’ils doivent être articulés, et non hiérarchisés de manière systématique.
La coordination ne doit pas devenir une subordination
La HAS insiste, à juste titre, sur la coordination, la traçabilité, l’information du médecin traitant et l’organisation du parcours de soins.
Le CIF partage pleinement cette exigence.
Mais la coordination interprofessionnelle ne doit pas être confondue avec une subordination médicale permanente.
La loi du 27 juin 2025 a consacré l’intervention infirmière dans le cadre du rôle propre, du rôle prescrit et de la coordination avec les autres professionnels de santé. Elle a également reconnu l’accès direct dans le cadre du rôle propre et la participation des infirmières et infirmiers aux soins de premier recours.
Cette architecture impose un équilibre : l’infirmière ou l’infirmier n’agit pas isolément, mais il ne peut pas non plus être replacé dans une dépendance systématique qui viderait l’accès direct et la prescription infirmière de leur portée.
La bonne réponse n’est donc pas de conditionner chaque prescription à un passage médical préalable. La bonne réponse est de définir des règles claires : traçabilité dans le dossier patient et le dossier médical partagé, information des professionnels concernés, critères d’alerte, modalités d’orientation, formation initiale et continue, référentiels de bonnes pratiques, et évaluation régulière de la mise en œuvre.
La sécurité ne repose pas sur l’immobilisme. Elle repose sur un cadre professionnel clair, proportionné et applicable.
Construire des parcours plus cohérents
Le CIF considère que la question essentielle est de savoir si les patients bénéficieront demain de parcours plus simples, plus fluides et plus cohérents.
La réforme infirmière de 2025 a ouvert une évolution importante fondée sur la reconnaissance du jugement clinique infirmier.
Les textes d’application devront préserver cet équilibre : garantir la sécurité des prises en charge sans réduire la prescription infirmière à une succession d’actes techniques ou de procédures administratives.
Pourquoi demander à un patient d’attendre plusieurs semaines un rendez-vous médical pour obtenir une ordonnance d’examen radiologique ou biologique, alors que le médecin restera de toute façon le seul à interpréter les résultats et à poser un diagnostic ?
Pourquoi maintenir des étapes administratives inutiles lorsque l’infirmière ou l’infirmier est en mesure, dans son champ de compétences, d’identifier une situation, de prescrire l’examen utile, d’assurer la traçabilité de son intervention et d’orienter ensuite vers le bon professionnel ?
Pourquoi reconnaître dans la loi la consultation infirmière, le diagnostic infirmier, l’accès direct, la prévention, le dépistage, l’orientation et la coordination, si les textes d’application reconstituent ensuite un cadre si restrictif qu’il rend ces compétences difficilement mobilisables ?
La cohérence impose de tirer toutes les conséquences de la réforme.
Le CIF poursuivra son travail auprès des autorités sanitaires afin de promouvoir une prescription infirmière responsable, fondée sur les données scientifiques, la prévention, la coordination interprofessionnelle et la qualité des parcours de soins.
Cette prescription doit être encadrée, mais elle doit aussi être effective.
Elle doit être sécurisée, mais elle doit rester opérationnelle.
Elle doit s’inscrire dans une logique de coopération, mais elle ne doit pas être réduite à une autorisation conditionnelle dépendant systématiquement d’un autre professionnel.
La profession infirmière n’a pas besoin d’une accumulation de droits théoriques.
Elle a besoin d’outils opérationnels lui permettant de répondre, dans son champ de compétences, aux besoins de santé de la population.
C’est à cette condition que la réforme infirmière pourra produire ses effets : améliorer l’accès aux soins, renforcer la prévention, fluidifier les parcours, reconnaître le raisonnement clinique infirmier et construire une organisation des soins plus adaptée aux réalités de terrain.
Le CIF poursuivra son travail auprès des autorités sanitaires afin de promouvoir une prescription infirmière responsable, fondée sur les données scientifiques, le raisonnement clinique infirmier, la prévention et la qualité des parcours de soins.
Cette prescription doit être encadrée, mais elle doit aussi être effective.
La réforme infirmière de 2025 a consacré la consultation infirmière, le diagnostic infirmier, l’accès direct, la prescription, la prévention, l’orientation et la coordination comme les composantes d’un même raisonnement clinique.
Les textes d’application doivent désormais en tirer toutes les conséquences.
L’enjeu n’est pas de redéfinir les frontières entre professions, mais de construire des parcours plus cohérents, plus réactifs et plus accessibles au service des patients.