Voir pour agir : le registre national des cancers, un tournant décisif

registre national des cancers, un tournant décisif

3 janvier 2026

Le décret sur le registre national des cancers marque une étape clé de la politique de lutte contre le cancer. En structurant des données jusqu’ici dispersées, ce dispositif vise à mieux mesurer l’incidence des cancers, les parcours de soins et les inégalités territoriales et sociales. L’enjeu est clair : transformer la donnée en actions concrètes de prévention, de dépistage et d’accompagnement, en s’appuyant pleinement sur le rôle des infirmières, au plus près des patients et des territoires.

On ne lutte pas contre le cancer à l’aveu­gle. On ne réduit pas les iné­ga­li­tés sans les mesu­rer. Le 28 décem­bre 2025, la France a fran­chi un seuil impor­tant : publi­ca­tion du décret en Conseil d’État qui fixe les moda­li­tés de mise en œuvre du regis­tre natio­nal des can­cers. C’est tech­ni­que. Mais c’est déci­sif.

Ce que ce décret change, concrètement

Jusqu’ici, nous dis­po­sions de don­nées puis­san­tes, mais dis­per­sées. Des regis­tres locaux de grande qua­lité, mais non exhaus­tifs. Un sys­tème natio­nal (SNDS) très riche, mais qui ne répond pas à toutes les ques­tions de ter­rain : inci­dence fine, tra­jec­toi­res com­plè­tes, dis­pa­ri­tés infra-ter­ri­to­ria­les, liens avec cer­tai­nes expo­si­tions, lec­ture cli­ni­que des rup­tu­res de par­cours.

Le décret détaille des caté­go­ries de don­nées larges : infor­ma­tions de pré­ven­tion/dépis­tage/diag­nos­tic, consom­ma­tion de soins (ville, établissement, médico-social, urgen­ces), ima­ge­rie/bio­lo­gie/ana­tomo-patho­lo­gie/géné­ti­que, clas­si­fi­ca­tion tumo­rale, don­nées d’ALD, expo­si­tions et mala­dies pro­fes­sion­nel­les, han­di­cap et perte d’auto­no­mie, arrêts de tra­vail et pres­ta­tions, et les déter­mi­nants sociaux et envi­ron­ne­men­taux.

Le regis­tre natio­nal des can­cers change d’échelle : il orga­nise, sous pilo­tage de l’Institut natio­nal du cancer (INCa), un trai­te­ment struc­turé visant à mieux suivre les can­cers dans leur réa­lité com­plète : pré­ven­tion, dépis­tage, diag­nos­tic, trai­te­ments, com­pli­ca­tions, après-cancer, mor­ta­lité.

Autrement dit : la donnée cesse d’être un “stock”. Elle devient un outil de pilo­tage.

Une promesse : rendre visibles les angles morts

Le cancer n’est pas qu’une affaire de bio­lo­gie. C’est une affaire de condi­tions de vie, de métiers, d’envi­ron­ne­ments, d’accès aux soins, de délais, de renon­ce­ments.

Le décret pré­voit un péri­mè­tre large : don­nées de soins, de diag­nos­tics, de bio­lo­gie, d’ana­tomo-patho­lo­gie, mais aussi des éléments sur les déter­mi­nants sociaux et envi­ron­ne­men­taux, les par­cours, cer­tai­nes dimen­sions médico-socia­les, et les causes de décès.

Les can­cers ne se répar­tis­sent pas au hasard. Ils s’ins­tal­lent dans des envi­ron­ne­ments, des métiers, des condi­tions de vie. En inté­grant expli­ci­te­ment les déter­mi­nants sociaux et envi­ron­ne­men­taux, le dis­po­si­tif ouvre la porte à des ana­ly­ses ter­ri­to­ria­les et pro­fes­sion­nel­les plus fines, donc à des poli­ti­ques plus justes.

Si cette pro­messe est tenue, cela ouvre trois capa­ci­tés nou­vel­les :
 1) Identifier les retards évitables
Retards de dépis­tage. Retards de diag­nos­tic. Retards d’accès à un trai­te­ment. Ces retards ne sont pas des fata­li­tés. Ils ont des causes. Et donc des leviers.
 2) Objectiver les iné­ga­li­tés ter­ri­to­ria­les
Pas seu­le­ment “entre régions”. Mais à l’échelle qui compte : bas­sins de vie, zones sous-dotées, ter­ri­toi­res où l’on arrive trop tard.
 3) Évaluer les poli­ti­ques publi­ques
Un plan cancer, un dépis­tage orga­nisé, une réforme de par­cours… Sans mesure solide, on navi­gue à l’intui­tion. Avec un regis­tre, on peut enfin dire : “Ça marche”, “Ça ne marche pas”, “Ça marche ici mais pas là”.

Et les infirmières, dans tout ça ? Le levier manquant

Un regis­tre natio­nal des can­cers n’amé­liore pas la santé tout seul. Il amé­liore la capa­cité à déci­der. Et donc la capa­cité à pré­ve­nir et à sécu­ri­ser les par­cours. Or, sur ces deux ter­rains, les infir­miè­res sont au cœur du réel.

 1) Prévention et dépis­tage : la bataille de l’accès

Les écarts de par­ti­ci­pa­tion aux dépis­ta­ges ne sont pas une “mau­vaise volonté” des per­son­nes. Ce sont sou­vent des obs­ta­cles : iso­le­ment, pré­ca­rité, lit­té­ra­tie en santé, peur, expé­rien­ces de soins dif­fi­ci­les, manque de rendez-vous, dis­tan­ces. Il faut mieux cibler les actions là où la par­ti­ci­pa­tion est faible, là où les retards diag­nos­ti­ques s’accu­mu­lent, là où les iné­ga­li­tés se creu­sent.

La pré­ven­tion effi­cace, ce n’est pas un mes­sage natio­nal. C’est une rela­tion de proxi­mité. C’est du repé­rage. C’est de l’accom­pa­gne­ment. Les infir­miè­res savent faire. À condi­tion qu’on leur donne un cadre, du temps, et une reconnais­sance de mis­sion.

 2) Parcours : repé­rer les rup­tu­res avant qu’elles ne devien­nent des drames

Ce que la donnée peut mon­trer, les équipes le vivent déjà : les retards de consul­ta­tion, les rendez-vous man­qués, les com­pli­ca­tions qui revien­nent aux urgen­ces, les trai­te­ments inter­rom­pus faute de sou­tien.

Le regis­tre peut deve­nir un outil de détec­tion des “zones de rup­ture”. Il faut objec­ti­ver les rup­tu­res de suivi, la réha­bi­li­ta­tion, les besoins en soins de sup­port, la réa­lité du "retour à la vie". Mais la réponse sera humaine : coor­di­na­tion, suivi, éducation thé­ra­peu­ti­que, sou­tien à domi­cile, arti­cu­la­tion ville-hôpi­tal, soins de sup­port. Là encore : rôle infir­mier.

 3) Après-cancer : la grande zone grise

Fatigue, dou­leurs, trou­bles cog­ni­tifs, santé men­tale, reprise du tra­vail, pré­ca­ri­sa­tion, perte d’auto­no­mie. L’après-cancer n’est pas “après le pro­blème”. C’est sou­vent le début d’un autre.

"Les équipes de ter­rain voient avant les tableaux Excel. Mais un regis­tre solide peut enfin trans­for­mer ces aler­tes en poli­ti­ques publi­ques mesu­ra­bles. Si le regis­tre permet de rendre visi­bles ces consé­quen­ces, il faudra ensuite une stra­té­gie de prise en charge. Et cela passe par des soi­gnants qui accom­pa­gnent, évaluent, orien­tent, et sui­vent. Pas uni­que­ment par des cir­cu­lai­res." pré­cise Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat natio­nal des pro­fes­sion­nels infir­miers SNPI.

La réussite dépendra de trois choix politiques

 Produire des résul­tats rapi­de­ment Pas dans cinq ans. Dans l’année. Avec des indi­ca­teurs utiles aux acteurs de ter­rain.

 Transformer la donnée en pré­ven­tion ciblée
Les can­cers évitables exis­tent. Les expo­si­tions évitables aussi. La donnée doit servir à agir là où le risque est le plus fort et la pro­tec­tion la plus faible.

 Associer les soi­gnants au pilo­tage
Un regis­tre pensé sans les pro­fes­sion­nels devient une machine à pro­duire des rap­ports. Un regis­tre pensé avec eux devient un outil de sécu­rité.

La France se dote d’un ins­tru­ment struc­tu­rant. C’est une bonne nou­velle. Mais le vrai test com­mence main­te­nant : la qua­lité du chaî­nage, la trans­pa­rence sur les usages, la capa­cité à pro­duire rapi­de­ment des indi­ca­teurs utiles, et l’inves­tis­se­ment dans les métiers qui trans­for­ment les résul­tats en actions.

Un regis­tre natio­nal des can­cers n’est pas seu­le­ment une base. C’est un contrat : puis­que nous col­lec­tons, nous devons pré­ve­nir mieux, diag­nos­ti­quer plus tôt, soi­gner plus jus­te­ment.

Le regis­tre natio­nal des can­cers peut deve­nir un tour­nant. Un outil pour regar­der en face les iné­ga­li­tés. Un ins­tru­ment pour accé­lé­rer la pré­ven­tion. Une base pour évaluer les par­cours et l’après-cancer. Mais une condi­tion demeure : ne jamais oublier que der­rière chaque ligne de don­nées, il y a une per­sonne, une his­toire, une tra­jec­toire de soin.

Et une ques­tion simple : est-ce que ce regis­tre aidera un patient à être dépisté plus tôt, soigné mieux, accom­pa­gné plus long­temps ?

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 Décret n° 2025-1366 du 26 décem­bre 2025 por­tant créa­tion du trai­te­ment dénommé « regis­tre natio­nal des can­cers » prévu à l’arti­cle L. 1415-2-1 du code de la santé publi­que
https://www.legi­france.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053177576

 Registre natio­nal des can­cers : une nou­velle étape clé pour la struc­tu­ra­tion des don­nées de santé en can­cé­ro­lo­gie
https://www.cancer.fr/presse/regis­tre-natio­nal-des-can­cers

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