Accès direct aux infirmières : la dernière pièce du puzzle manque toujours
10 juillet 2026
Le 27 juin 2025, le Parlement adoptait à l’unanimité la loi relative à la profession d’infirmier. Un vote historique, qui reconnaissait l’évolution des compétences infirmières et leur rôle essentiel pour répondre aux défis de l’accès aux soins.
Un an plus tard, la réforme est entrée dans une nouvelle phase. Les textes réglementaires attendus ont enfin été publiés. Le décret relatif aux activités et aux compétences, ainsi que les arrêtés du 26.06.26 concernant les actes, les soins et la prescription infirmière, donnent désormais un cadre opérationnel à des avancées majeures : consultation infirmière, élargissement des activités, nouvelles possibilités de prescription et renforcement de l’autonomie professionnelle.
Cette étape mérite d’être saluée. Elle constitue une évolution importante pour les patients comme pour les professionnels. Mais une pièce essentielle du puzzle manque toujours.
Une expérimentation toujours en attente
L’article 6 de la loi du 27 juin 2025 prévoyait une expérimentation ambitieuse : permettre, pendant trois ans et dans cinq départements, aux infirmiers de prendre directement en charge des patients pour certains actes ne relevant pas de leur rôle propre, sans prescription médicale préalable.
Le dispositif est pourtant particulièrement encadré. Il ne s’agit ni d’un accès direct généralisé ni d’un exercice sans coordination. La loi prévoit qu’un compte rendu soit systématiquement adressé au médecin traitant et intégré au dossier médical partagé.
Le décret d’application devait, après avis de la Haute Autorité de santé et de l’Académie nationale de médecine, préciser les actes concernés, les départements pilotes et les modalités d’évaluation avant toute éventuelle généralisation. Or, plus d’un an après le vote de la loi, ce décret n’a toujours pas été mis en chantier, les instances n’ont rien reçu, rien n’est rédigé.
Les cinq départements pilotes restent inconnus.
Les établissements de santé, les structures d’exercice coordonné et les établissements médico-sociaux ne peuvent pas préparer l’expérimentation.
Les professionnels volontaires ne disposent d’aucun calendrier.
Et les patients continuent d’attendre.
Une volonté du Parlement qui attend toujours sa traduction
Cette situation interroge également sur le respect de la volonté du législateur. L’article 6 n’est pas le fruit d’une décision isolée ou d’un amendement adopté dans la controverse. La loi infirmière a été adoptée à l’unanimité par le Parlement. Députés et sénateurs, issus de sensibilités politiques différentes, ont considéré que cette expérimentation répondait à un besoin concret de notre système de santé : améliorer l’accès aux soins tout en s’appuyant sur les compétences des infirmières.
Les parlementaires sont les élus des territoires. Ils sont quotidiennement sollicités par leurs concitoyens, les professionnels de santé, les élus locaux, les établissements de santé et les collectivités. Ils connaissent les difficultés d’accès aux soins, les tensions dans les services d’urgence, les délais pour obtenir un rendez-vous médical et les inégalités territoriales qui touchent de nombreuses circonscriptions.
En adoptant cette disposition, ils ont envoyé un signal politique fort : il est nécessaire d’expérimenter de nouvelles organisations afin de mieux répondre aux besoins de la population.
Or, tant que le décret d’application n’est pas mis en chantier, cette volonté du Parlement demeure sans effet concret. Une mesure pourtant voulue par la représentation nationale reste suspendue à une décision réglementaire.
Publier ce décret ne reviendrait pas à généraliser l’accès direct. Il s’agirait simplement de permettre le lancement de l’expérimentation voulue par le législateur, dans un cadre limité, sécurisé et évalué, afin que le Parlement puisse ensuite disposer d’éléments objectifs.
Le volet le plus attendu de la réforme
Les nouveaux textes publiés en juin 2026 renforcent les compétences infirmières. Ils permettront de fluidifier de nombreuses prises en charge et de mieux reconnaître l’expertise clinique des infirmières.
Mais l’accès direct constitue probablement la mesure qui aura l’impact le plus concret pour la population.
Dans de nombreux territoires, obtenir rapidement un rendez-vous médical demeure difficile. Pour des situations entrant dans le champ défini par l’expérimentation, permettre à une infirmière d’intervenir directement, d’évaluer cliniquement le patient, de réaliser les actes autorisés, de prescrire les produits ou examens prévus par les textes et d’assurer la coordination avec le médecin traitant représente un véritable gain de temps pour le patient comme pour le système de santé.
Cette expérimentation n’a jamais eu pour objectif de remplacer le médecin. Elle vise à mieux organiser les parcours de soins en s’appuyant sur les compétences de chaque professionnel, dans un cadre sécurisé, coordonné et évalué.
Chaque mois de retard repousse les bénéfices attendus
L’expérimentation devait précisément permettre de mesurer les effets de cette nouvelle organisation avant d’envisager une éventuelle généralisation. Retarder sa mise en œuvre, c’est aussi retarder son évaluation.
C’est reporter la production de données objectives sur son impact en matière d’accès aux soins, de qualité des prises en charge, de satisfaction des patients et d’organisation des équipes.
Alors que les autres volets de la réforme sont désormais opérationnels, cette absence de calendrier suscite une réelle incompréhension parmi les professionnels.
Les équipes sont prêtes à s’engager. Les établissements souhaitent anticiper leur organisation. Les patients attendent des réponses plus rapides à leurs besoins de santé.
Une réforme qui doit désormais entrer dans sa phase opérationnelle
La publication des arrêtés constitue une étape importante, mais elle ne saurait marquer l’aboutissement de la réforme. Au contraire, elle ouvre une nouvelle phase : celle de la mise en œuvre concrète.
Cela suppose la publication rapide du décret relatif à l’expérimentation de l’accès direct afin que les territoires pilotes puissent être désignés et que les premiers patients puissent bénéficier de ce nouveau dispositif.
Mais cette réforme ne produira pleinement ses effets que si plusieurs évolutions l’accompagnent, en particulier dans le domaine du numérique.
La prescription infirmière devra être pleinement intégrée dans les logiciels métiers utilisés au quotidien par les professionnels. Elle devra également être interopérable avec le dossier médical partagé, les messageries sécurisées de santé et les outils de coordination des parcours.
Sans ces évolutions, les professionnels risquent de devoir contourner les outils numériques, de multiplier les doubles saisies ou de perdre un temps précieux au détriment du temps consacré aux patients.
À l’inverse, une intégration complète permettra d’assurer une transmission fluide des informations, une meilleure traçabilité des prescriptions, une coordination renforcée entre les professionnels et une sécurisation des parcours de soins.
Faire vivre l’esprit de la loi
La réforme de la profession infirmière ne se résume pas à une évolution des textes. Elle porte une ambition plus large : permettre aux infirmières d’exercer pleinement leurs compétences au service des patients, dans un système de santé confronté à des besoins croissants et à des difficultés d’accès aux soins.
Une grande partie de cette ambition est désormais inscrite dans les textes réglementaires.
Il reste maintenant à donner vie à la dernière grande disposition encore en attente : l’expérimentation de l’accès direct prévue par l’article 6 de la loi.
Il appartient désormais aux pouvoirs publics de lancer enfin le chantier de ce décret d’application afin que cette expérimentation puisse enfin commencer et que la dernière pièce de la réforme trouve enfin sa place.