Canicule à l’hôpital : nos établissements deviennent des serres médicalisées

Canicule à l’hôpital : nos établissements deviennent des serres médicalisées

23 juin 2026

Comment pro­té­ger les patients de la cha­leur lors­que l’hôpi­tal lui-même devient un fac­teur de risque ? A chaque épisode cani­cu­laire, les mêmes images revien­nent. Des ven­ti­la­teurs ins­tal­lés dans les cham­bres. Des linges humi­des sus­pen­dus devant les fenê­tres. Des bou­teilles d’eau dis­tri­buées en urgence. Des soi­gnants épuisés qui impro­vi­sent des solu­tions avec les moyens du bord.

Vingt-trois ans après la cani­cule de 2003, la ques­tion demeure : pour­quoi nos établissements de santé res­tent-ils aussi vul­né­ra­bles à la cha­leur ?

La réponse est simple. Parce qu’une grande partie de notre sys­tème de santé a été conçue pour le climat du XXe siècle. Pas pour celui du XXIe.

Des hôpitaux transformés en « serres médicalisées »

Lorsque l’on évoque les consé­quen­ces du chan­ge­ment cli­ma­ti­que sur la santé, on pense spon­ta­né­ment aux coups de cha­leur, aux mala­dies res­pi­ra­toi­res, aux mous­ti­ques vec­teurs de mala­dies ou aux catas­tro­phes natu­rel­les.

On parle beau­coup moins des bâti­ments dans les­quels nous soi­gnons. Pourtant, ils cons­ti­tuent aujourd’hui l’un des maillons fai­bles de notre sys­tème de santé.

De nom­breux hôpi­taux ont été cons­truits dans les années 1960 à 1980. À une époque où les épisodes de cha­leur extrême étaient rares. Le résul­tat est par­fois para­doxal. Des halls immen­ses et très vitrés. Des faça­des expo­sées plein sud. Des cham­bres bai­gnées de lumière.

Mais des fenê­tres qui ne s’ouvrent pas, ou seu­le­ment de quel­ques cen­ti­mè­tres, pour des rai­sons de sécu­rité ou de pré­ven­tion du risque sui­ci­daire. Des pro­tec­tions solai­res insuf­fi­san­tes. Pas de volets.

Une cli­ma­ti­sa­tion limi­tée aux blocs opé­ra­toi­res, aux labo­ra­toi­res ou à cer­tains sec­teurs tech­ni­ques.

Et des tem­pé­ra­tu­res qui peu­vent dépas­ser les 35 °C dans les cham­bres lors des vagues de cha­leur. Autrement dit, des bâti­ments qui fonc­tion­nent par­fois comme de véri­ta­bles « serres médi­ca­li­sées ».

La situa­tion des EHPAD est tou­jours aussi préoc­cu­pante. Après la cani­cule de 2003, la prin­ci­pale réponse a été l’obli­ga­tion d’une « pièce rafraî­chie » dans les établissements accueillant des per­son­nes âgées. Mais plus de vingt ans plus tard, les cham­bres res­tent très majo­ri­tai­re­ment expo­sées à la cha­leur. Selon les don­nées dis­po­ni­bles, 91,4 % des EHPAD ne dis­po­sent pas de cli­ma­ti­sa­tion dans les espa­ces pri­va­tifs.

Or les rési­dents les plus fra­gi­les vivent, dor­ment et reçoi­vent leurs soins dans leur cham­bre, pas dans une salle com­mune cli­ma­ti­sée. Pour une per­sonne très dépen­dante, atteinte de trou­bles cog­ni­tifs ou en fin de vie, par­cou­rir plu­sieurs fois par jour la dis­tance jusqu’à une pièce rafraî­chie n’est ni simple ni tou­jours sou­hai­ta­ble. À l’heure où les cani­cu­les devien­nent plus fré­quen­tes et plus inten­ses, une seule pièce fraî­che ne peut plus cons­ti­tuer une stra­té­gie d’adap­ta­tion suf­fi­sante. Comme à l’hôpi­tal, l’enjeu est désor­mais d’adap­ter les bâti­ments eux-mêmes afin de pro­té­ger dura­ble­ment les per­son­nes les plus vul­né­ra­bles.

Une menace pour la sécurité des patients

La cha­leur n’est pas seu­le­ment une ques­tion de confort. C’est une ques­tion de sécu­rité des soins.

Les per­son­nes hos­pi­ta­li­sées sont pré­ci­sé­ment celles qui sup­por­tent le moins bien les tem­pé­ra­tu­res extrê­mes. Personnes âgées. Patients atteints de mala­dies car­dio­vas­cu­lai­res. Insuffisants res­pi­ra­toi­res. Personnes souf­frant de trou­bles neu­ro­lo­gi­ques ou cog­ni­tifs. Patients fra­gi­li­sés par une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale ou un trai­te­ment lourd. Chez eux, quel­ques degrés sup­plé­men­tai­res peu­vent faire toute la dif­fé­rence.

La cha­leur aug­mente les ris­ques de déshy­dra­ta­tion, de confu­sion, de chutes, de décom­pen­sa­tions car­dia­ques ou réna­les, d’acci­dents vas­cu­lai­res céré­braux et d’aggra­va­tion de nom­breu­ses patho­lo­gies chro­ni­ques.

Elle peut également com­pro­met­tre la conser­va­tion de cer­tains médi­ca­ments ther­mo­sen­si­bles et com­pli­quer l’uti­li­sa­tion de cer­tains équipements médi­caux.

L’hôpi­tal, censé pro­té­ger les plus vul­né­ra­bles, peut alors deve­nir lui-même un fac­teur aggra­vant.

"Nous avons su adap­ter les cen­tres com­mer­ciaux et les ciné­mas au climat du XXIe siècle. Il serait temps d’adap­ter aussi les hôpi­taux et les EHPAD. Les lieux où l’on consomme sont mieux pro­té­gés de la cha­leur que les lieux où l’on soigne. Si la cli­ma­ti­sa­tion est consi­dé­rée comme indis­pen­sa­ble pour faire ses cour­ses ou regar­der un film pen­dant une cani­cule, com­ment jus­ti­fier qu’elle demeure sou­vent absente des cham­bres d’hôpi­tal ou d’EHPAD accueillant les per­son­nes les plus vul­né­ra­bles ?" dénonce Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers SNPI.

Des soignants sous pression thermique

Les patients ne sont pas les seuls concer­nés.

Les soi­gnants aussi subis­sent les consé­quen­ces de ces condi­tions de tra­vail dégra­dées :
 Travailler douze heures dans un ser­vice sur­chauffé n’est pas anodin.
 La fati­gue aug­mente.
 La concen­tra­tion dimi­nue.
 Les erreurs devien­nent plus pro­ba­bles.
 La charge de tra­vail s’alour­dit avec la sur­veillance ren­for­cée de l’hydra­ta­tion, des cons­tan­tes et des signes de décom­pen­sa­tion.

À cela s’ajou­tent les dif­fi­cultés struc­tu­rel­les déjà bien connues : sous-effec­tifs, fer­me­tu­res de lits, absen­téisme et dif­fi­cultés de recru­te­ment.

La cani­cule agit alors comme un révé­la­teur de fra­gi­li­tés préexis­tan­tes. Elle ne crée pas les dif­fi­cultés. Elle les ampli­fie.

Une vulnérabilité largement sous-estimée

Selon des don­nées récen­tes, près de 60 % du bâti hos­pi­ta­lier fran­çais est consi­déré comme vétuste. Plus d’un tiers des hôpi­taux sont situés en zone inon­da­ble.

Cette réa­lité inter­roge :
 Comment garan­tir la conti­nuité des soins lors de cani­cu­les ?
 Comment pro­té­ger les patients lors­que les tem­pé­ra­tu­res exté­rieu­res dépas­sent régu­liè­re­ment 40 °C ?
 Comment accep­ter qu’en 2026, des per­son­nes âgées dépen­dan­tes tra­ver­sent encore des épisodes cani­cu­lai­res dans des cham­bres sur­chauf­fées, faute d’une véri­ta­ble adap­ta­tion des EHPAD au chan­ge­ment cli­ma­ti­que ?
 Comment main­te­nir l’acti­vité hos­pi­ta­lière face à des événements cli­ma­ti­ques appe­lés à deve­nir plus fré­quents ?

Le sujet n’est plus théo­ri­que. Il concerne désor­mais la rési­lience même du sys­tème de santé.

Passer de la gestion de crise à l’anticipation

Pendant trop long­temps, la réponse a consisté à gérer l’urgence. Distribuer de l’eau. Fermer les volets (s’il y en a). Ajouter des ven­ti­la­teurs. Reporter cer­tai­nes acti­vi­tés. Ces mesu­res res­tent indis­pen­sa­bles. Mais elles ne suf­fi­sent plus.

Des cou­ver­tu­res de survie col­lées aux fenê­tres avec du spa­ra­drap pour limi­ter la cha­leur dans les cham­bres. Cette image résume à elle seule le retard de notre sys­tème de santé face au chan­ge­ment cli­ma­ti­que. Elle témoi­gne du pro­fes­sion­na­lisme et de l’inven­ti­vité des équipes. Mais elle révèle sur­tout une réa­lité préoc­cu­pante : en 2026, dans l’un des pays les plus riches du monde, cer­tains établissements de santé conti­nuent à lutter contre la cha­leur avec des solu­tions de for­tune.

L’adap­ta­tion cli­ma­ti­que des établissements de santé doit deve­nir une prio­rité de sécu­rité sani­taire :
 Isolation ther­mi­que.
 Protections solai­res exté­rieu­res.
 Végétalisation des abords.
 Création d’îlots de fraî­cheur.
 Ventilation adap­tée.
 Réhabilitation énergétique.
 Conception bio­cli­ma­ti­que des futurs établissements.

Il ne s’agit pas d’écologie de confort. Il s’agit de sécu­rité des patients.

Climatiser l’ensem­ble des cham­bres des 610.000 rési­dants des 7 400 EHPAD fran­çais repré­sen­te­rait un inves­tis­se­ment de l’ordre de 2 mil­liards d’euros. Une somme impor­tante, mais à com­pa­rer au coût humain des cani­cu­les, aux hos­pi­ta­li­sa­tions évitables, aux pertes d’auto­no­mie et aux dizai­nes de mil­liards d’euros consa­crés chaque année aux dépen­ses de santé. La ques­tion n’est donc pas seu­le­ment : "Combien cela coûte ?" Elle est aussi : "Combien nous coûte le fait de ne pas le faire ?"

Vingt-trois ans après la cani­cule de 2003, qui a conduit les Français à accep­ter une jour­née de tra­vail sup­plé­men­taire pour finan­cer l’auto­no­mie, com­ment expli­quer que 91,4 % des EHPAD ne dis­po­sent tou­jours pas de cli­ma­ti­sa­tion dans les cham­bres ? Les recet­tes cumu­lées de cette jour­née repré­sen­tent aujourd’hui plus de 50 mil­liards d’euros. La ques­tion n’est pas celle de l’exis­tence des finan­ce­ments, mais de la place accor­dée à l’adap­ta­tion cli­ma­ti­que des établissements accueillant les per­son­nes les plus vul­né­ra­bles.

Les infirmières au cœur de l’adaptation

Face à ces défis, la pro­fes­sion infir­mière dis­pose d’une exper­tise par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieuse.

Chaque été, ce sont les infir­miè­res qui repè­rent les pre­miers signes de déshy­dra­ta­tion.
Qui sur­veillent les per­son­nes les plus fra­gi­les.
Qui adap­tent les prises de bois­sons, l’ali­men­ta­tion, les ryth­mes de soins et la sur­veillance cli­ni­que.
Qui aler­tent lors­que l’état d’un patient se dégrade.

Cette exper­tise de ter­rain doit être davan­tage reconnue dans les stra­té­gies d’adap­ta­tion cli­ma­ti­que.

L’émergence des éco-infir­miers ouvre d’ailleurs des pers­pec­ti­ves nou­vel­les. Parce qu’ils sont à l’inter­face entre santé, pré­ven­tion et envi­ron­ne­ment, ils peu­vent contri­buer à iden­ti­fier les vul­né­ra­bi­li­tés, former les équipes et pro­po­ser des solu­tions concrè­tes pour pro­té­ger les patients lors des épisodes cli­ma­ti­ques extrê­mes.

Le climat est désormais un sujet de santé publique

Pendant long­temps, le chan­ge­ment cli­ma­ti­que a été perçu comme une ques­tion envi­ron­ne­men­tale.

Aujourd’hui, il s’impose comme un enjeu majeur de santé publi­que. La ques­tion n’est plus de savoir si les cani­cu­les auront un impact sur les établissements de santé. Nous le cons­ta­tons déjà.

La véri­ta­ble ques­tion est de savoir com­bien d’étés sup­plé­men­tai­res nous accep­te­rons que des patients fra­gi­les soient soi­gnés dans des bâti­ments deve­nus ina­dap­tés aux réa­li­tés cli­ma­ti­ques.

Car un hôpi­tal capa­ble de pro­té­ger ses patients n’est pas un luxe. C’est la défi­ni­tion même d’un établissement de santé.

Voir aussi
 https://www.lin­ke­din.com/posts/thierry-amou­roux-16482937_cani­cule-patients-urgen­ces-acti­vity-7476258038945886209-yqro?utm_source=share&utm_medium=member_desk­top&rcm=ACoAAAfGb5wBayNHppkJZEkvGE-wwsH4AEDF­zyU
 https://www.20mi­nu­tes.fr/societe/4231199-20260626-cani­cule-pour­quoi-hopi­taux-refu­sent-clim-ven­ti­la­teurs-per­son­nels-patients

Partager l'article
     



Rechercher sur le site


Dialoguer avec nous sur Facebook
Nous suivre sur Twitter
Nous suivre sur LinkedIn
Suivre notre Flux RSS

Non, les infirmières ne laissent pas des nourrissons mourir de solitude à l’hôpital

Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI) exprime sa profonde indignation après (…)

Peut-on défendre tous les droits lorsqu’on a combattu certains d’entre eux ?

Le Défenseur des droits n’est pas un responsable politique. Il est le garant d’une institution (…)

Accès direct aux infirmières : la dernière pièce du puzzle manque toujours

Le 27 juin 2025, le Parlement adoptait à l’unanimité la loi relative à la profession (…)

Grève IBODE à Necker : un révélateur de la crise d’attractivité infirmière à l’hôpital

Un bloc opératoire ne se met pas en difficulté en quelques semaines. Il révèle souvent des (…)

Guide HAS sur les patients partenaires : une avancée majeure qui doit mieux reconnaître les compétences infirmières

« Rien sur nous sans nous. » Cette revendication, née des mouvements de défense des droits des (…)

SOS Canicule : l’appel pour adapter les hôpitaux et protéger les patients !

S.O.S ! Combien de canicules faudra-t-il encore avant que nos établissements de santé soient (…)