Santé publique : l’INRAE démontre qu’il est possible de produire sans pesticides

10 mai 2026

« Sans pes­ti­ci­des, on ne pourra plus nour­rir la popu­la­tion. » Pendant des années, cette affir­ma­tion a été répé­tée comme une évidence. Elle a servi à jus­ti­fier l’immo­bi­lisme. À repous­ser les trans­for­ma­tions. À pré­sen­ter toute remise en ques­tion du modèle agri­cole domi­nant comme irréa­liste.

Pourtant, dans les ser­vi­ces hos­pi­ta­liers, les consul­ta­tions, les soins à domi­cile ou les struc­tu­res médico-socia­les, les infir­miè­res voient chaque jour pro­gres­ser des patho­lo­gies où les fac­teurs envi­ron­ne­men­taux inter­ro­gent de plus en plus : can­cers, mala­dies chro­ni­ques, trou­bles neu­ro­lo­gi­ques, attein­tes res­pi­ra­toi­res.

Et aujourd’hui, une étude scien­ti­fi­que majeure de l’INRAE vient bous­cu­ler les cer­ti­tu­des.

Pendant 10 ans, des cher­cheurs ont expé­ri­menté, dans plu­sieurs régions fran­çai­ses, des sys­tè­mes agri­co­les sans pes­ti­ci­des. Pas dans des simu­la­tions théo­ri­ques. Pas dans des labo­ra­toi­res hors-sol. Sur le ter­rain. Dans des condi­tions réel­les de pro­duc­tion. Et les résul­tats sont clairs : culti­ver sans pes­ti­ci­des est tech­ni­que­ment et économiquement pos­si­ble dans cer­tai­nes condi­tions.

Ce cons­tat change pro­fon­dé­ment le débat public. Car il démon­tre que le pro­blème n’est plus seu­le­ment scien­ti­fi­que. Il devient poli­ti­que.

Une étude qui démonte une idée reçue

Le pro­gramme Rés0Pest, coor­donné par l’INRAE avec le Cirad et l’école d’ingé­nieurs de Purpan, a testé pen­dant une décen­nie neuf sys­tè­mes agri­co­les sans pes­ti­ci­des de syn­thèse.

Les cher­cheurs ont tra­vaillé sur :
 des gran­des cultu­res ;
 des sys­tè­mes de poly­culture-élevage ;
 des contex­tes cli­ma­ti­ques variés ;
 des exploi­ta­tions répar­ties sur plu­sieurs ter­ri­toi­res fran­çais.

Les résul­tats mon­trent que :
 les ren­de­ments peu­vent rester satis­fai­sants ;
 les per­for­man­ces économiques sont via­bles ;
 les mala­dies et rava­geurs peu­vent être conte­nus ;
 des reve­nus agri­co­les cor­rects sont pos­si­bles.

Bien sûr, cette tran­si­tion sup­pose des chan­ge­ments pro­fonds : diver­si­fi­ca­tion des cultu­res, rota­tions lon­gues, valo­ri­sa­tion de la bio­di­ver­sité, nou­vel­les filiè­res, accom­pa­gne­ment tech­ni­que, évolution des débou­chés économiques.

Mais pré­ci­sé­ment : cette étude prouve qu’une autre agri­culture n’est pas une utopie :
https://www.inrae.fr/actua­li­tes/etude-expe­ri­men­tale-menee-10-ans-montre-poten­tiel-sys­te­mes-pro­duc­tion-agri­co­les-pes­ti­ci­des

Le vrai sujet : la santé publique

Le débat sur les pes­ti­ci­des est sou­vent pré­senté comme un conflit entre agri­culture et écologie. C’est une erreur. Le sujet cen­tral est celui de la santé publi­que.

Car les consé­quen­ces sani­tai­res des pes­ti­ci­des sont désor­mais lar­ge­ment docu­men­tées :
 cer­tains can­cers ;
 mala­die de Parkinson ;
 trou­bles neu­ro­lo­gi­ques ;
 per­tur­ba­tions endo­cri­nien­nes ;
 impacts sur le neu­ro­dé­ve­lop­pe­ment ;
 conta­mi­na­tion de l’eau, des sols et de l’ali­men­ta­tion.

Et der­rière ces don­nées scien­ti­fi­ques, il y a des vies.

En tant qu’infir­miers, nous voyons les consé­quen­ces humai­nes de ces expo­si­tions. Nous accom­pa­gnons des patients atteints de can­cers. Nous sui­vons des per­son­nes vivant avec des mala­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­ti­ves. Nous pre­nons en charge des patho­lo­gies chro­ni­ques dont les causes sont mul­ti­ples, mais où les fac­teurs envi­ron­ne­men­taux pren­nent une place crois­sante.

Nous savons aussi que les popu­la­tions les plus expo­sées sont sou­vent les plus vul­né­ra­bles : agri­culteurs, ouvriers agri­co­les, rive­rains. Mais aussi les enfants, les femmes encein­tes et les per­son­nes pré­cai­res vivant dans des ter­ri­toi­res for­te­ment expo­sés.

Le soin com­mence bien avant l’hôpi­tal. Bien avant la pres­crip­tion. Bien avant la mala­die décla­rée. Prévenir l’expo­si­tion à des sub­stan­ces toxi­ques est un enjeu majeur de santé publi­que.

L’État ne peut plus dire qu’il n’existe pas d’alternative

C’est pro­ba­ble­ment le point le plus impor­tant de cette étude. Pendant long­temps, les pou­voirs publics ont expli­qué que la réduc­tion mas­sive des pes­ti­ci­des était dif­fi­cile faute d’alter­na­ti­ves cré­di­bles. Or l’INRAE démon­tre aujourd’hui que des sys­tè­mes sans pes­ti­ci­des peu­vent fonc­tion­ner.

Cela ne signi­fie pas que la tran­si­tion sera simple.
Cela ne signi­fie pas qu’elle pourra être bru­tale.
Cela ne signi­fie pas qu’il faut aban­don­ner les agri­culteurs face aux dif­fi­cultés.

Mais cela signi­fie qu’une impul­sion publi­que forte devient indis­pen­sa­ble. Car les agri­culteurs ne peu­vent pas porter seuls cette trans­for­ma­tion. La tran­si­tion sup­pose des poli­ti­ques cohé­ren­tes, avec des inves­tis­se­ments, de la for­ma­tion, de la recher­che, des filiè­res adap­tées, une juste rému­né­ra­tion, un accom­pa­gne­ment tech­ni­que dura­ble.

On ne peut pas deman­der aux exploi­tants de chan­ger de modèle tout en main­te­nant des règles économiques qui favo­ri­sent les sys­tè­mes les plus dépen­dants des intrants chi­mi­ques.

Le verrouillage du système agricole

L’un des inté­rêts majeurs des tra­vaux de l’INRAE est de mon­trer que la dépen­dance aux pes­ti­ci­des n’est pas uni­que­ment tech­ni­que. Elle est sys­té­mi­que.

Depuis des décen­nies, tout s’est orga­nisé autour de ce modèle : sélec­tion varié­tale, filiè­res indus­triel­les, orga­ni­sa­tion des mar­chés, for­ma­tion, normes com­mer­cia­les, logis­ti­que, indus­trie agro­chi­mi­que.

Changer sup­pose donc de trans­for­mer l’ensem­ble de la chaîne. C’est exac­te­ment ce que mon­trent les cher­cheurs lorsqu’ils par­lent de “déver­rouiller le sys­tème”.

Et c’est là que le rôle de l’État devient cen­tral. Car sans vision stra­té­gi­que :
 les ini­tia­ti­ves res­te­ront mar­gi­na­les ;
 les agri­culteurs les plus enga­gés res­te­ront isolés ;
 les ter­ri­toi­res avan­ce­ront de façon iné­gale ;
 les inté­rêts économiques à court terme conti­nue­ront de domi­ner.

Prévenir plutôt que réparer

Notre sys­tème de santé reste encore lar­ge­ment cons­truit autour du cura­tif. Nous dépen­sons des mil­liards pour trai­ter les consé­quen­ces sani­tai­res, mais beau­coup moins pour agir sur les causes envi­ron­ne­men­ta­les des mala­dies.

Pourtant, la pré­ven­tion est l’inves­tis­se­ment le plus ren­ta­ble pour une société. Réduire les pes­ti­ci­des, ce n’est pas seu­le­ment pro­té­ger la bio­di­ver­sité. C’est aussi :
 pré­ser­ver la qua­lité de l’eau ;
 réduire cer­tai­nes expo­si­tions toxi­ques ;
 limi­ter des coûts humains consi­dé­ra­bles ;
 pro­té­ger les géné­ra­tions futu­res.

Les infir­miè­res ont toute leur place dans ce débat. Parce que notre rôle ne se limite pas au soin tech­ni­que. Nous sommes aussi des acteurs de pré­ven­tion, d’éducation à la santé et de santé envi­ron­ne­men­tale. Nous voyons chaque jour le lien entre envi­ron­ne­ment, condi­tions de vie et état de santé. Et nous savons qu’atten­dre encore aura un coût humain.

C’est aussi tout le sens de l’enga­ge­ment des éco-infir­miers, qui déve­lop­pent une appro­che du soin inté­grant les impacts envi­ron­ne­men­taux sur la santé, la pré­ven­tion des expo­si­tions toxi­ques, la qua­lité de l’air, de l’eau, de l’ali­men­ta­tion ou encore l’impact écologique du sys­tème de santé lui-même. Car pro­té­ger la santé humaine sup­pose aussi de pro­té­ger les écosystèmes dont elle dépend.

Une étude qui oblige à sortir du fatalisme

L’inté­rêt majeur de cette publi­ca­tion de l’INRAE est peut-être là. Elle ne promet pas un monde par­fait. Elle ne nie pas les dif­fi­cultés. Elle ne cari­ca­ture pas les agri­culteurs. Elle montre sim­ple­ment qu’une autre tra­jec­toire est pos­si­ble.

Et lorsqu’une ins­ti­tu­tion scien­ti­fi­que reconnue démon­tre, après 10 ans d’expé­ri­men­ta­tion, qu’il existe des alter­na­ti­ves cré­di­bles, il devient plus dif­fi­cile de pré­ten­dre que rien ne peut chan­ger.

Avons-nous col­lec­ti­ve­ment la volonté poli­ti­que de pro­té­ger dura­ble­ment la santé de la popu­la­tion ?

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