Canicule : les 30 000 climatiseurs promis suffiront-ils à protéger l’hôpital ?

Canicule : les 30 000 climatiseurs promis suffiront-ils à protéger l’hôpital ?

28 juin 2026

Plus de 1 000 décès sup­plé­men­tai­res en quel­ques jours, des urgen­ces sous ten­sion, des établissements confron­tés à des tem­pé­ra­tu­res iné­di­tes : la cani­cule rap­pelle que le chan­ge­ment cli­ma­ti­que est désor­mais un enjeu majeur de santé publi­que. Pour y répon­dre, le gou­ver­ne­ment annonce la com­mande de 30 000 cli­ma­ti­seurs des­ti­nés aux hôpi­taux. C’est une réponse utile à court terme. Mais l’effi­ca­cité d’une mesure ne se juge pas au nombre d’équipements annon­cés. Elle dépend de leur adap­ta­tion aux besoins du ter­rain, de leur déploie­ment et de leur capa­cité à s’ins­crire dans une véri­ta­ble stra­té­gie de rési­lience du sys­tème de santé.

Une réponse nécessaire… mais insuffisante

Face à des tem­pé­ra­tu­res dépas­sant par­fois 36 °C dans cer­tai­nes cham­bres d’hôpi­tal, per­sonne ne contes­tera la néces­sité de pro­té­ger les patients, les pro­fes­sion­nels et les visi­teurs.

Les per­son­nes âgées, les nou­veau-nés, les patients atteints de mala­dies car­dio­vas­cu­lai­res, res­pi­ra­toi­res ou neu­ro­lo­gi­ques sont par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­ra­bles aux fortes cha­leurs. Les soi­gnants, eux aussi, tra­vaillent dans des condi­tions de plus en plus éprouvantes, avec des consé­quen­ces sur la fati­gue, la vigi­lance et la qua­lité des soins.

Dans ce contexte, ren­for­cer les capa­ci­tés de rafraî­chis­se­ment des établissements est une mesure de bon sens.

Mais cette annonce ne répond qu’à une partie du pro­blème.

Les enseignements du Covid

En 2020, la pan­dé­mie de Covid-19 a démon­tré que la réus­site d’une réponse sani­taire ne dépen­dait pas uni­que­ment des équipements dis­po­ni­bles.

Face au manque de lits de réa­ni­ma­tion, le Président Macron avait annoncé la com­mande de 10.000 res­pi­ra­teurs. Deux mois après, lors­que les appa­reils ont été livrés, la situa­tion épidémique avait déjà évolué. Surtout, la plus grande partie des équipements pro­duits étaient des res­pi­ra­teurs de trans­port ou d’urgence (8.500 Osiris 3), utiles dans cer­tai­nes situa­tions, mais dif­fé­rents des res­pi­ra­teurs de réa­ni­ma­tion uti­li­sés quo­ti­dien­ne­ment pour les patients les plus graves. Les res­pi­ra­teurs auraient été utiles. Encore fal­lait-il qu’ils cor­res­pon­dent aux besoins des ser­vi­ces, qu’ils soient livrés au bon moment, ins­tal­lés rapi­de­ment et uti­li­sés par des équipes suf­fi­sam­ment nom­breu­ses et for­mées.

Le même rai­son­ne­ment s’appli­que aujourd’hui.

390.000 lits d’hos­pi­ta­li­sa­tion dans 2.900 établissements publics et privés. 610.000 rési­dants dans 7.400 EHPAD. Les cli­ma­ti­seurs seront-ils répar­tis selon des cri­tè­res trans­pa­rents ? Les établissements dis­po­se­ront-ils des ins­tal­la­tions électriques néces­sai­res ? Les ser­vi­ces les plus expo­sés seront-ils prio­ri­tai­res ? Les coûts d’ins­tal­la­tion, de main­te­nance et de consom­ma­tion énergétique seront-ils pris en compte ?

Autant de ques­tions qui condi­tion­ne­ront l’effi­ca­cité réelle de cette mesure.

La chaleur révèle les fragilités de notre système de santé

Les pre­miers chif­fres de Santé publi­que France sont sans équivoque.

Depuis le début de la cani­cule, la mor­ta­lité quo­ti­dienne a for­te­ment aug­menté, avec envi­ron 1 000 décès sup­plé­men­tai­res obser­vés en quel­ques jours par rap­port au niveau habi­tuel.

La hausse concerne les hôpi­taux, les établissements médico-sociaux, mais sur­tout le domi­cile, où les per­son­nes âgées iso­lées paient le plus lourd tribut.

Les pas­sa­ges aux urgen­ces et les appels aux ser­vi­ces d’aide médi­cale urgente ont également for­te­ment pro­gressé dans plu­sieurs régions.

Ces don­nées rap­pel­lent une réa­lité essen­tielle : la cani­cule est deve­nue un risque sani­taire majeur.

Des bâtiments conçus pour un climat qui n’existe plus

Une grande partie des établissements de santé fran­çais ont été cons­truits à une époque où les épisodes de cha­leur extrême étaient excep­tion­nels.

Aujourd’hui, ces bâti­ments mon­trent leurs limi­tes. Façades lar­ge­ment vitrées, absence de pro­tec­tions solai­res, cham­bres mal iso­lées, fenê­tres condam­nées pour des rai­sons de sécu­rité, faible végé­ta­li­sa­tion des sites : autant de fac­teurs qui aggra­vent les tem­pé­ra­tu­res inté­rieu­res.
https://syn­di­cat-infir­mier.com/Canicule-a-l-hopi­tal-nos-eta­blis­se­ments-devien­nent-des-serres-medi­ca­li­sees.html

La ques­tion dépasse lar­ge­ment celle de la cli­ma­ti­sa­tion. Elle concerne la concep­tion même de notre patri­moine hos­pi­ta­lier.

Les moyens de man­quent pas. Le cout des 30.000 cli­ma­ti­seurs repré­sente moins de 40 mil­lions. Climatiser l’ensem­ble des cham­bres des 610.000 rési­dants des 7 400 EHPAD fran­çais repré­sen­te­rait moins de 2 mil­liards d’euros. Or, la "jour­née de soli­da­rité" CSA rap­porte 2,5 mil­liards d’euros par an, soit 50 mil­liards cumu­lés.

Nous savons adap­ter les cen­tres com­mer­ciaux, les ciné­mas ou les immeu­bles de bureaux aux fortes cha­leurs. Il est temps d’adap­ter aussi les lieux où l’on soigne. Parce qu’un hôpi­tal ou un EHPAD ne devrait jamais deve­nir un fac­teur de risque sup­plé­men­taire pour ceux qu’il accueille.

Les équipements ne remplaceront jamais les professionnels

Un cli­ma­ti­seur ne rem­pla­cera jamais des effec­tifs suf­fi­sants, des orga­ni­sa­tions adap­tées et des équipes capa­bles d’assu­rer une sur­veillance cli­ni­que ren­for­cée des per­son­nes les plus fra­gi­les. La meilleure pro­tec­tion contre la cha­leur reste d’abord la pré­sence de pro­fes­sion­nels auprès des patients.

La pré­ven­tion des com­pli­ca­tions liées à la cha­leur repose avant tout sur une sur­veillance cli­ni­que conti­nue. Repérer pré­co­ce­ment une déshy­dra­ta­tion, une confu­sion, une aggra­va­tion d’une insuf­fi­sance car­dia­que ou res­pi­ra­toire, adap­ter l’hydra­ta­tion, favo­ri­ser le rafraî­chis­se­ment, réé­va­luer les trai­te­ments pou­vant majo­rer le risque de coup de cha­leur, aler­ter le méde­cin, ras­su­rer les pro­ches, coor­don­ner les inter­ve­nants à domi­cile : ces actions ne peu­vent être assu­rées par un équipement, aussi per­for­mant soit-il. Elles relè­vent de l’exper­tise des soi­gnants, et en pre­mière ligne des infir­miè­res, dont le juge­ment cli­ni­que est déter­mi­nant pour pré­ve­nir les hos­pi­ta­li­sa­tions évitables, les décom­pen­sa­tions et les décès.

L’annonce gou­ver­ne­men­tale répond à une urgence. Mais les épisodes de cha­leur extrême ne sont plus des événements excep­tion­nels. Ils cons­ti­tuent désor­mais une consé­quence dura­ble du chan­ge­ment cli­ma­ti­que.

Le sys­tème de santé doit donc passer d’une logi­que de réac­tion à une logi­que d’anti­ci­pa­tion. Cela sup­pose un véri­ta­ble plan natio­nal de rési­lience cli­ma­ti­que des établissements de santé, asso­ciant les pro­fes­sion­nels de ter­rain.

Les 6 propositions du SNPI

Le SNPI pro­pose que cette stra­té­gie repose sur plu­sieurs prio­ri­tés :
 établir une car­to­gra­phie natio­nale de la vul­né­ra­bi­lité ther­mi­que des établissements de santé et médico-sociaux ;
 défi­nir des cri­tè­res trans­pa­rents de répar­ti­tion des finan­ce­ments et des équipements ;
 accé­lé­rer la réno­va­tion ther­mi­que des bâti­ments hos­pi­ta­liers ;
 déve­lop­per les pro­tec­tions solai­res, la végé­ta­li­sa­tion et les solu­tions de rafraî­chis­se­ment passif ;
 inté­grer le risque cli­ma­ti­que dans les plans de conti­nuité d’acti­vité des établissements ;
 ren­for­cer les effec­tifs pen­dant les épisodes de cani­cule afin de garan­tir la sur­veillance des patients les plus fra­gi­les ;
 déve­lop­per les actions de pré­ven­tion à domi­cile, où les pre­miers chif­fres mon­trent que la sur­mor­ta­lité est aujourd’hui la plus impor­tante.

Préparer l’hôpital de demain

Les cli­ma­ti­seurs contri­bue­ront pro­ba­ble­ment à mieux pro­té­ger cer­tains patients cet été. Mais ils ne doi­vent pas deve­nir le sym­bole d’une poli­ti­que qui ne trai­te­rait que les consé­quen­ces sans s’atta­quer aux causes.

Le chan­ge­ment cli­ma­ti­que trans­forme déjà les besoins de santé de la popu­la­tion. Il impose de repen­ser les bâti­ments, les orga­ni­sa­tions, les effec­tifs et les poli­ti­ques de pré­ven­tion.

L’hôpi­tal de demain ne sera pas seu­le­ment celui qui dis­po­sera de davan­tage d’équipements. Ce sera celui qui aura été conçu pour conti­nuer à soi­gner, pro­té­ger et accom­pa­gner la popu­la­tion dans un climat qui n’est déjà plus celui d’hier.

Investir dans les équipements est indis­pen­sa­ble. Investir dans les pro­fes­sion­nels qui les met­tent au ser­vice des patients l’est tout autant. Car, face à une cani­cule, la tech­no­lo­gie assiste le soin, mais elle ne le rem­place jamais.

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