Prescription infirmière : un droit clinique, pas une liste d’autorisations

9 février 2026

La prescription infirmière est un acte clinique, fondé sur le raisonnement, l’évaluation et le suivi. La loi de 2025 l’a reconnue. Le projet d’arrêté « fixant la liste des produits de santé et examens complémentaires que les infirmiers diplômés d’État sont autorisés à prescrire » soumis à concertation par la DGOS peut la consolider… ou l’affaiblir. Enjeu central pour le SNPI : prévention, continuité des soins, protocoles de coopération et intégration des TROD.

La pres­crip­tion infir­mière n’est pas un cata­lo­gue. C’est un acte cli­ni­que. Et à ce titre, elle mérite mieux qu’une liste de pro­duits ali­gnés dans un arrêté.

La loi du 27 juin 2025 a ouvert une brèche déci­sive dans l’orga­ni­sa­tion du sys­tème de soins. Pour la pre­mière fois, le légis­la­teur reconnaît un droit de pres­crip­tion infir­mière auto­nome, fondé sur les com­pé­ten­ces pro­pres de la pro­fes­sion infir­mière, dans des champs défi­nis par la régle­men­ta­tion. Le décret du 24 décem­bre 2025 en a posé les bases : consul­ta­tion infir­mière, rai­son­ne­ment cli­ni­que, suivi, pré­ven­tion, coor­di­na­tion.

Reste une étape cru­ciale : l’arrêté « pres­crip­tion ». Et c’est pré­ci­sé­ment là que se joue la réus­site (ou l’échec) de la réforme.

D’un droit nouveau… à un risque d’amoindrissement

Avant 2025, la pres­crip­tion infir­mière exis­tait déjà. Mais elle était étroite, frag­men­tée, déro­ga­toire : dis­po­si­tifs médi­caux listés depuis 2012, renou­vel­le­ment de contra­cep­tifs, sub­sti­tuts nico­ti­ni­ques, vac­ci­na­tions sous condi­tions. Des droits utiles, mais pensés comme des exten­sions tech­ni­ques, jamais comme l’expres­sion d’une auto­no­mie cli­ni­que.

La loi de 2025 change radi­ca­le­ment de logi­que. Elle ne dit plus : « l’infir­mière peut pres­crire ceci ou cela ». Elle dit : l’infir­mière pres­crit parce qu’elle évalue cli­ni­que­ment, décide, suit et ajuste.

Or, le projet d’arrêté actuel­le­ment en concer­ta­tion prend un chemin inverse. Il empile des situa­tions, des pro­duits, des exa­mens, sans expli­ci­ter le socle cli­ni­que qui fonde la pres­crip­tion. Sans cadrage, le droit devient fra­gile. Et ce qui devait être une reconnais­sance devient une source d’insé­cu­rité juri­di­que et opé­ra­tion­nelle.

C’est exac­te­ment ce que le SNPI alerte dans sa contri­bu­tion offi­cielle : sans arti­cle de cadrage, la pres­crip­tion infir­mière sera contes­ta­ble, contes­tée, et iné­ga­le­ment appli­quée.

Le cœur du sujet : le raisonnement clinique infirmier

La pres­crip­tion infir­mière n’est ni un acte auto­ma­ti­que, ni un pri­vi­lège accordé par tolé­rance. C’est une déci­sion cli­ni­que struc­tu­rée, qui repose sur trois piliers indis­so­cia­bles :
 Une évaluation cli­ni­que infir­mière com­plète, pre­nant en compte l’état de santé global, les anté­cé­dents, les fac­teurs de risque, les objec­tifs du plan de soins.
 Une réé­va­lua­tion dans le temps, pour ajus­ter, pour­sui­vre ou arrê­ter la pres­crip­tion selon l’évolution de la situa­tion.
 Une tra­ça­bi­lité et une coor­di­na­tion, inté­grées au dos­sier et par­ta­gées avec les acteurs du par­cours.

Ces éléments ne sont pas option­nels. Ils sont déjà ins­crits dans la loi et le décret. Ne pas les faire appa­raî­tre dès l’arti­cle 1er de l’arrêté, c’est réduire la pres­crip­tion à une logi­que admi­nis­tra­tive. Et expo­ser les soi­gnants comme les patients à des refus de déli­vrance, des inter­pré­ta­tions diver­gen­tes, voire des conten­tieux.

Quand la prévention est enfermée dans des cases

L’un des angles morts les plus révé­la­teurs concerne la pré­ven­tion. Dans le projet actuel, cer­tai­nes pres­crip­tions (radio­gra­phie tho­ra­ci­que, bilans bio­lo­gi­ques) sont enfer­mées dans le seul cadre du sevrage taba­gi­que. C’est un contre­sens cli­ni­que.

En pra­ti­que, on ne pres­crit pas un bilan lipi­di­que, une gly­cé­mie à jeun ou une radio­gra­phie parce qu’un patient sou­haite arrê­ter de fumer. On les pres­crit parce que l’évaluation met en évidence un risque car­dio­vas­cu­laire, méta­bo­li­que ou res­pi­ra­toire. Le tabac est un fac­teur parmi d’autres, pas un cadre cli­ni­que.

Limiter ces pres­crip­tions à un pro­gramme thé­ma­ti­que revient à créer des impas­ses :
 pour les per­son­nes sans méde­cin trai­tant,
 pour les per­son­nes âgées sui­vies à domi­cile,
 pour les consul­ta­tions infir­miè­res de pré­ven­tion,
 pour les non-fumeurs à haut risque.

Le SNPI pro­pose à juste titre un cha­pi­tre dédié à la pré­ven­tion car­dio­vas­cu­laire et au repé­rage des ris­ques méta­bo­li­ques et res­pi­ra­toi­res, plei­ne­ment cohé­rent avec les mis­sions reconnues à la pro­fes­sion infir­mière depuis 2025.

Même incohérence sur l’adaptation des traitements à risque vital.

Chaque jour, des patients sous AVK ou sous insu­line atten­dent un ajus­te­ment simple, fondé sur des don­nées objec­ti­va­bles. Le cadre juri­di­que existe depuis 2021, mais reste inu­ti­li­sa­ble faute d’iden­ti­fi­ca­tion claire des cou­ples « patho­lo­gies–trai­te­ments–bio­lo­gie ».

Résultat : soit l’infir­mière n’agit pas et la perte de chance aug­mente ; soit elle agit hors cadre et s’expose. Là encore, la pro­po­si­tion du SNPI vise un objec­tif clair : rendre légal ce qui est déjà ration­nel, et sûr ce qui est déjà pra­ti­qué.
https://syn­di­cat-infir­mier.com/Adapter-la-poso­lo­gie-quand-la-secu­rite-des-patients-impose-de-faire-confiance.html

L’infir­­mier géné­­ra­­liste IDE formé en trois ans inter­­vient au plus près du quo­­ti­­dien du patient. Son action s’ins­­crit dans une logi­­que de réac­­ti­­vité cli­­ni­­que, d’ajus­­te­­ment ciblé, fondé sur des para­­mè­­tres bio­­lo­­gi­­ques objec­­ti­­va­­bles et sur des pro­­to­­co­­les défi­­nis col­­lec­­ti­­ve­­ment. L’adap­­ta­­tion poso­­lo­­gi­­que qu’il réa­­lise est cir­­cons­­crite à une patho­­lo­­gie, à un trai­­te­­ment iden­­ti­­fié, dans un cadre coor­­donné, avec infor­­ma­­tion du méde­­cin trai­­tant. Elle répond à un besoin immé­­diat de conti­­nuité et de sécu­­rité des soins.

Autoriser l’adap­­ta­­tion poso­­lo­­gi­­que des AVK et de l’insu­­line par l’IDE en exer­­cice coor­­donné, c’est choi­­sir la res­­pon­­sa­­bi­­lité plutôt que l’immo­­bi­­lisme. Le droit l’auto­­rise. La cli­­ni­­que le jus­­ti­­fie. Les patients l’atten­­dent.

Sortir enfin de l’angle mort des protocoles de coopération

Depuis 2019, les pro­to­co­les de coo­pé­ra­tion de l’arti­cle 51 ont été pré­sen­tés comme une réponse prag­ma­ti­que aux impas­ses du sys­tème de soins : pénu­rie médi­cale, délais incom­pa­ti­bles avec les besoins, ter­ri­toi­res en ten­sion. Leur pro­messe était claire : auto­ri­ser, dans un cadre sécu­risé, des trans­ferts d’acti­vi­tés fondés sur les com­pé­ten­ces réel­les, au béné­fice direct des patients.

Sur le ter­rain, les résul­tats sont contras­tés. Oui, les pro­to­co­les ont permis d’ouvrir des espa­ces d’inno­va­tion cli­ni­que. Mais leur carac­tère tran­si­toire est devenu struc­tu­rel, et c’est là que le bât blesse. Tant que l’inno­va­tion reste can­ton­née à des dis­po­si­tifs déro­ga­toi­res, tem­po­rai­res, dépen­dants de la bonne volonté locale et d’un por­tage admi­nis­tra­tif lourd, elle ne trans­forme pas le sys­tème. Elle le contourne. Pire : elle crée des iné­ga­li­tés d’accès aux soins entre ter­ri­toi­res, équipes et patients.
https://syn­di­cat-infir­mier.com/Protocoles-de-coo­pe­ra­tion-l-inno­va­tion-cli­ni­que-coin­cee-dans-le-pro­vi­soire.html

C’est exac­te­ment le risque qui pèse aujourd’hui sur la pres­crip­tion infir­mière. Si elle n’est pas plei­ne­ment inté­grée dans le droit commun, fondée sur le rai­son­ne­ment cli­ni­que infir­mier, elle repro­duira les mêmes tra­vers que les pro­to­co­les de coo­pé­ra­tion : une légi­ti­mité condi­tion­nelle, une fra­gi­lité juri­di­que, une appli­ca­bi­lité iné­gale.

"La loi de 2025 devait pré­ci­sé­ment per­met­tre de sortir de cette logi­que du pro­vi­soire. Elle reconnaît des com­pé­ten­ces cli­ni­ques pro­pres, une capa­cité d’évaluation, de déci­sion, de suivi. L’arrêté « pres­crip­tion » doit être l’outil de cette sortie par le haut. À défaut, il figera une réforme ambi­tieuse dans un cadre timoré, où l’infir­mière est auto­ri­sée à agir… mais seu­le­ment sous cer­tai­nes condi­tions impli­ci­tes, par­fois illi­si­bles. Reconnaître la pres­crip­tion infir­mière, ce n’est pas mul­ti­plier les excep­tions. C’est assu­mer poli­ti­que­ment que cer­tai­nes déci­sions cli­ni­ques relè­vent du champ infir­mier, sans passer par des dis­po­si­tifs déro­ga­toi­res per­ma­nents." alerte Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat natio­­nal des pro­­fes­­sion­­nels infir­­miers SNPI.

TROD : l’incohérence d’un dépistage à géométrie variable

L’exem­ple des tests rapi­des d’orien­ta­tion diag­nos­ti­que (TROD) est, à cet égard, par­ti­cu­liè­re­ment éclairant. Dans le cadre de la réforme, les infir­miè­res vont pou­voir pres­crire et déli­vrer le kit de dépis­tage du cancer colo­rec­tal. C’est une avan­cée impor­tante en matière de pré­ven­tion et de santé publi­que. Mais elle révèle, en creux, une inco­hé­rence majeure : les TROD ne sont pas inté­grés au droit commun de la pres­crip­tion infir­mière, alors même qu’ils font déjà l’objet de pro­to­co­les de coo­pé­ra­tion ciblant expli­ci­te­ment les infir­miè­res et les phar­ma­ciens.

Autrement dit, les infir­miè­res sont déjà reconnues loca­le­ment comme com­pé­ten­tes pour réa­li­ser, inter­pré­ter et inté­grer ces tests dans une démar­che de soins coor­don­née. Au niveau natio­nal, les lais­ser hors du champ de la pres­crip­tion infir­mière revient à main­te­nir arti­fi­ciel­le­ment ces pra­ti­ques dans un cadre déro­ga­toire, alors qu’elles relè­vent plei­ne­ment de la pré­ven­tion, du dépis­tage pré­coce et de l’orien­ta­tion cli­ni­que.

Cette situa­tion pose une ques­tion simple : pour­quoi un dépis­tage orga­nisé du cancer colo­rec­tal relè­ve­rait-il du droit commun, mais pas les TROD VIH, VHB, VHC ou infec­tions res­pi­ra­toi­res aiguës, alors même que leur uti­lité en santé publi­que est démon­trée ?

À l’heure où les auto­ri­tés sani­tai­res rap­pel­lent l’impor­tance du dépis­tage pré­coce, de la lutte contre le non-recours et de l’aller-vers, main­te­nir les TROD dans un statut à part est un non-sens orga­ni­sa­tion­nel. Là encore, il ne s’agit pas d’étendre indé­fi­ni­ment les pré­ro­ga­ti­ves, mais d’ali­gner le droit sur la réa­lité des com­pé­ten­ces et des pra­ti­ques.

Intégrer les TROD dans la pres­crip­tion infir­mière, c’est ren­for­cer la pré­ven­tion, flui­di­fier les par­cours et sécu­ri­ser ce qui est déjà pra­ti­qué dans de nom­breux ter­ri­toi­res.

Une responsabilité collective

La pres­crip­tion infir­mière n’est pas une reven­di­ca­tion cor­po­ra­tiste. C’est un levier d’accès aux soins, de pré­ven­tion, de sécu­rité, de conti­nuité. Elle repose sur une pro­fes­sion formée, pré­sente, res­pon­sa­ble, au plus près des per­son­nes.

À condi­tion de lui donner un cadre à la hau­teur de ses com­pé­ten­ces. Le moment est déci­sif. L’arrêté « pres­crip­tion » doit tra­duire la loi. Pas l’édulcorer. Reconnaître le rai­son­ne­ment cli­ni­que infir­mier, ce n’est pas dépla­cer des fron­tiè­res. C’est enfin ali­gner le droit sur la réa­lité des soins.

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