Rôle propre infirmier et aides-soignants en ville : où placer la frontière clinique ?
9 février 2026
En ville, la tentation est forte : face aux files d’attente, à la pénurie de soignants et à la complexité croissante des parcours, “confier plus” aux aides-soignants semblerait une réponse pragmatique. Mais le sujet est piégeux. Car ce qui se joue n’est pas un simple partage de gestes : c’est la cohérence du rôle propre, donc la sécurité clinique, la traçabilité et la responsabilité. Le SNPI le rappelle nettement : la profession infirmière est formée à l’analyse, au raisonnement clinique, à l’éducation et à la décision en situation évolutive.
La question des transferts de tâches vers les aides-soignants revient avec insistance dans les débats sur l’accès aux soins en ville. Vieillissement de la population, explosion des maladies chroniques, tensions démographiques infirmières : le constat est connu. La réponse, elle, mérite d’être interrogée. Car derrière l’idée apparemment pragmatique de “faire faire autrement” se cache un risque majeur : celui de confondre coopération et substitution, et d’affaiblir, à bas bruit, le rôle clinique infirmier.
Le Syndicat National des Professionnels Infirmiers l’a rappelé avec constance : le rôle propre infirmier n’est pas un stock de gestes disponibles, mais un ensemble cohérent fondé sur l’évaluation, la surveillance et la décision clinique. En ville plus qu’ailleurs, toucher à cet équilibre sans cadre solide expose à une perte de chance pour les patients.
Ce qui est légitime : la collaboration sur des “soins de la vie quotidienne”, en situation stable
Le droit est clair : les aides-soignants peuvent collaborer à certains soins relevant du rôle propre infirmier, dans la limite de leur qualification, et sous la responsabilité de l’infirmière. Ce n’est pas d’une “délégation de compétences” au sens d’un transfert de responsabilité ; c’est une collaboration, qui exige une organisation, des limites connues, et un cadre de travail explicite.
Sur le plan réglementaire, le cadre est souvent mal interprété. Oui, les aides-soignants peuvent participer à certains soins relevant du rôle propre infirmier. Mais cette participation est strictement conditionnée :
– elle s’inscrit dans une logique de collaboration,
– elle suppose une situation clinique stable,
– elle se fait sous la responsabilité de l’infirmière,
– elle exclut toute activité nécessitant interprétation, décision ou réévaluation clinique.
Concrètement, le périmètre robuste est celui des actes assimilables aux soins courants de la vie quotidienne, réalisés chez une personne stable, sans exigence d’interprétation clinique ni de réévaluation rapprochée (aide à l’hygiène, mobilisation simple, aide à l’alimentation, constantes simples…). C’est exactement la frontière posée par l’article R. 4311-4 telle que reprise et explicitée par le SNPI : dès qu’il faut juger de la stabilité, décider, réévaluer, tracer une décision clinique, on sort du champ “confiable”.
https://syndicat-infirmier.com/Quelle-partie-du-role-propre-infirmier-peut-etre-confiee-a-une-aide-soignante.html
Le point dur en ville : la supervision, la continuité, et le risque de “glissement” invisible
La ville n’est pas l’hôpital : distances, intervenants multiples, transmissions parfois lacunaires, outils numériques hétérogènes, et surtout absence d’un collectif de proximité permanent. Or le cadre institutionnel rappelle aussi une réalité structurante : il n’existe pas d’exercice libéral des aides-soignants, ce qui renvoie les organisations à des montages (services, structures, équipes) où la chaîne de responsabilité doit être lisible.
Transposer à la ville des raisonnements issus de l’hôpital est une erreur méthodologique. Le soin ambulatoire repose sur la discontinuité, la multiplicité des intervenants, l’absence de supervision immédiate et des outils de transmission encore très hétérogènes. C’est précisément dans ce contexte que les glissements de tâches apparaissent.
On commence par confier un soin simple. Puis, faute de temps infirmier disponible, l’aide-soignant est amené à “dire si ça va”, à “prévenir si besoin”, à “adapter un peu”. Ce qui devait être une exécution devient une appréciation. Ce qui devait être un geste devient une décision implicite. Et cette décision n’est ni tracée, ni assumée juridiquement, ni sécurisée cliniquement.
Le SNPI insiste sur ce point essentiel : ce n’est pas la compétence individuelle des aides-soignants qui est en cause, mais la nature même de ce qu’on leur demande de faire. Les placer dans des situations de quasi-décision clinique, sans formation ni reconnaissance correspondantes, est à la fois injuste pour eux et dangereux pour les patients.
C’est précisément ce que le SNPI décrit comme le scénario à risque : défaut de surveillance, complications non anticipées, exposition juridique des équipes, et mise en difficulté éthique des aides-soignants eux-mêmes.
Même sur le médicament, la ligne est fine : l’aide à la prise (faire prendre un traitement non injectable) peut relever du rôle propre, mais l’administration et, plus encore, toute adaptation clinique, restent un domaine qui exige une rigueur de sécurisation et de responsabilité infirmière.
Ce qui doit guider la stratégie : libérer du temps infirmier… pour faire du clinique, pas pour combler des trous
Un transfert utile n’est pas un transfert “par défaut”. C’est un transfert qui requalifie le temps infirmier vers ce que la profession infirmière est la plus à même de pouvoir garantir : l’évaluation clinique, la prévention, l’éducation à la santé, la coordination, le repérage des alertes, et désormais (avec les évolutions récentes) des dimensions renforcées de consultation et de suivi.
Et pour tenir cette promesse, trois conditions sont non négociables :
– Découper les activités par niveau de décision : tout ce qui implique interprétation, hiérarchisation du risque, réévaluation, orientation, traçabilité clinique complète = non transférable.
– Outiller l’organisation : protocoles d’équipe, transmissions sécurisées, critères d’alerte simples et partagés, et temps infirmier dédié à l’encadrement (sinon, on fabrique une “fausse économie” par la non-qualité).
– Investir dans les parcours de compétences : la contribution du CNPI sur l’accès direct des aides-soignants en 2e année d’IFSI rappelle une idée utile au débat : l’écart n’est pas un jugement de valeur, c’est un écart d’enseignements structurants (santé publique, droit, responsabilité, raisonnement clinique). On ne peut pas demander les mêmes attendus sans les mêmes fondations.
https://cnp-infirmier.fr/?Contribution-CNPI-sur-l-integration-d-un-aide-soignant-directement-en-2eme
Un soin relève pleinement de la profession infirmière, dès lors qu’il implique :
– une appréciation de la stabilité ou de l’instabilité,
– une hiérarchisation des risques,
– une adaptation au contexte de vie,
– une décision d’orientation ou de poursuite.
Coopérer, oui. Substituer, non.
L’enjeu spécifique “aides-soignants en ville” est d’abord une question de frontière clinique et de gouvernance du travail réel. L’écart entre les deux professions n’est pas un écart de “bonne volonté”, mais un écart de socle conceptuel (santé publique, raisonnement clinique, responsabilité, éthique). On ne comble pas cet écart par décret.
La coopération interprofessionnelle est indispensable. Mais elle doit être pensée comme un levier de qualité, pas comme un outil de pénurie. En ville, cela suppose :
– des périmètres d’intervention clairement définis,
– des critères de stabilité partagés,
– des transmissions formalisées et sécurisées,
– du temps infirmier dédié à la coordination réelle,
– une reconnaissance pleine du rôle clinique infirmier.
La bonne boussole est simple : tout transfert doit augmenter la capacité de la profession infirmière à faire du soin clinique et préventif, pas organiser son effacement. Et si l’on veut vraiment sécuriser la ville, la priorité n’est pas de confier davantage “au hasard” ; c’est de construire des équipes avec des règles claires, des transmissions fiables, et une responsabilité assumée.